Ses parents l’envoyèrent tout jeune à Fez, et il y suivit les cours de la grande école de Qaraouiyne. On reconnaît à cet antique centre intellectuel musulman l’honneur d’avoir largement, à travers les siècles, épandu sur l’Occident barbare la lumière d’Islam. Qaraouiyne est le puissant creuset d’où sortirent maints docteurs et jurisconsultes éminents, maints ouléma, pour les appeler par leur nom. Nul n’ignore que le rôle de ces personnages fut, à travers les âges, et est encore de maintenir intégrale la sublime orthodoxie de l’école, de faire de l’opposition aux sultans quand ils sont faibles et discutés, de sanctionner de toute leur autorité religieuse les actes des princes puissants.
Si Othman ne devait pas atteindre ces hauteurs. Il était pauvre, inconnu, étranger à la caste religieuse de la grande ville. Il dut longtemps vivoter dans des fonctions très subalternes. Sous le règne de Moulay Hassan, il eut le bénéfice insigne d’être le chef des Moualin el Qalam, c’est-à-dire de ceux qui, accroupis dans une petite loge attenante aux grandes béniqas, taillaient et retaillaient, en forme de style, les roseaux qui servaient aux innombrables scribes du Dar el Makhzen. Une révolution de palais lui enleva cette prébende. Il subit des tribulations diverses et finit, pour vivre, par suivre en qualité d’iman et de muezzin les turbulentes hordes dont le Sultan se servait pour faire rentrer les impôts.
La première réorganisation des troupes chérifiennes faite par une mission française le trouva là. Si Othman connut la douceur des soldes minimes mais payées régulièrement.
Son âme musulmane trouva aussi, au contact des chrétiens impurs, de plus hautes satisfactions. Ces étrangers redoutant pour leur œuvre des résistances fanatiques apportèrent un soin scrupuleux à ménager les croyances de leurs élèves. Étant Français, ils étaient imprégnés de respect pour toute philosophie différente de la leur. Quand les soldats s’aperçurent que le chef distributeur de leur solde voyait d’un œil bienveillant les manifestations du culte, ils s’empressèrent d’y prendre part. Bien mieux, ces mêmes soldats, chargés par le Sultan de pacifier le pays, avaient, deux années plus tôt, détruit de fond en comble, pour en vendre jusqu’aux nattes, la modeste mosquée du petit village attenant au poste. Si Othman la fit reconstruire par la garnison et obtint des subsides de ses amis les chefs chrétiens.
Le pieux et savant Si Othman, le fkih, comme on dit ici, sut d’ailleurs rapidement gagner la confiance des officiers français. C’était un homme aimable et doux, d’une politesse arabe recherchée. Il avait un bagage considérable d’historiettes drolatiques, de fables épicées qu’il disait à l’heure du thé avec un calme imperturbable.
Enfin, lorsque l’esprit de révolte vint secouer les troupes marocaines de Fez, il n’eut pas de peine à découvrir, dans la garnison du poste lointain où il vivait, celles des mauvaises têtes qui poussaient les soldats à imiter leurs congénères de la grande ville et à massacrer leurs instructeurs. Il suivit discrètement, mais avec toute la ferveur de son âme musulmane, les progrès de la sédition. Le jour où les conjurés pensèrent à exécuter leurs projets, Si Othman se retira dans sa petite mosquée et à l’heure de l’asser, il dit avec une onction particulière l’oraison de Si Ahmed Tidjani dont il était un fervent sectateur. Puis il rentra chez lui où l’attendaient sa femme, ses enfants et le repas du soir. Mais, dans la tiède atmosphère familiale, une idée surgit à son esprit. Le lendemain était jour de paie ; si les soldats tuaient cette nuit les officiers chrétiens, ils s’en partageraient les dépouilles et spécialement les fonds de la caisse du détachement. La solde n’aurait plus lieu, ni celle-là, ni les suivantes. Un quart d’heure plus tard, le chef des instructeurs était prévenu par Si Othman de tous les détails du complot. Des mesures énergiques survenant peu après réduisirent à l’impuissance les agitateurs et calmèrent les autres soldats qui d’ailleurs ne demandaient qu’à rester tranquilles. Le lendemain, la paie eut lieu comme si de rien n’était et Si Othman reçut une discrète mais sérieuse gratification.
Quand les troupes marocaines jugées douteuses furent licenciées, le fkih, dont l’emploi était supprimé, demeura pourtant auprès des nouveaux officiers et continua d’émarger, à des titres divers, aux articles du budget qui font face aux dépenses politiques. On se passait en consigne à l’égard du bonhomme une certaine considération pour le grand service rendu dans une heure critique. De plus, Si Othman, unique personnage d’allure makhzen qui se pût trouver dans ce pays berbère et sauvage, était tenu en grande estime par les gens de la plaine qui, deux fois par semaine, garnissaient le souq, l’important marché situé près du poste. Peu à peu il s’était vu instituer arbitre dans les contestations qui s’élevaient nombreuses entre les marchands de langue arabe. Ses avis, exprimés dans la forme de Qaraouiyne, avec toutes les références que lui permettait son instruction religieuse, étaient écoutés et suivis. Cela lui rapportait de la considération et des offrandes matérielles très appréciables. Enfin il rédigeait à lui tout seul des actes d’adoul et il savait admirablement imiter, à côté de son paraphe propre, le khenfous[5] d’un prétendu collègue retenu à la ville et que personne n’avait jamais vu. Par ses fonctions qui n’étaient pas officielles mais qui jouissaient du consensus omnium, Si Othman rendait de grands services aux autorités de ce poste avancé en assurant la discipline du marché et la tranquillité de transactions toujours chamailleuses. Seuls, les clients berbères du souq ne voulaient rien entendre du fkih qui avait trop l’air d’un citadin et qui parlait une langue trop élevée pour eux. Ils le traitaient de qadi et le fuyaient comme la peste, ne voulant, comme juges à leurs affaires, que les officiers du poste qu’ils ahurissaient de leurs criailleries, mais qui, avec une patience angélique, parvenaient la plupart du temps à les mettre d’accord.
[5] Le cafard, désignation populaire du paraphe compliqué qu’appose le notaire musulman au bas des actes.
La compagnie de Si Othman était enfin précieuse pour les officiers du poste qu’il amusait et instruisait de son répertoire indéfini de fables et de contes où il paraphrasait d’images hardies les faits de la vie journalière. Agent de renseignement très utile et pour ce rétribué, il ne disait cependant jamais, au roumi, la vérité complète ; mais il savait admirablement manier la parabole et y glisser ce qui pouvait intéresser ses chefs chrétiens, à charge pour eux de le comprendre, si Dieu voulait ! Et il s’imaginait ainsi remplir à la fois son devoir de loyalisme envers ceux qui le payaient et son devoir de musulman qui lui ordonnait de se taire.
Si Othman venait donc à l’heure voulue et suivant la qaïda, préparer le thé pour le commandant du poste et les invités qu’il pouvait avoir. Il y procédait toujours avec ce soin méticuleux et cette onction sacerdotale que le Marocain des classes instruites apporte à cet acte domestique, en apparence très banal, mais qu’il accomplit comme un rite.