Le commandant, tout entier à ses préoccupations politiques, l’accueillit pourtant, selon son habitude, d’un sourire et d’un mot aimable et, après un échange de politesses, le fkih s’installa.

A ce moment l’officier des renseignements et l’adjoint Dupont entrèrent.

A l’interrogation muette du chef, le lieutenant fit de suite ce compte rendu. Les chefs venaient de partir… ils étaient entrés simplement en passant dire bonjour… ils avaient refusé poliment de prendre le thé prétextant l’heure tardive et le mauvais temps… beaucoup d’entre eux avaient un long chemin à faire pour rejoindre leurs douars…

— Ceci est absolument grave, dit le chef ; le Berbère qui refuse une tasse de thé qui ne lui coûte rien ne le fait pas sans de sérieux motifs… Quelle a été leur contenance ? De quoi vous ont-ils entretenus ? Cette démarche peut cacher une ruse, masquer, par exemple, un recul de la tribu qui se ferait en ce moment même… tandis que par leur présence ici et leur aimable conversation, les chefs ont voulu détourner nos soupçons, nous maintenir en confiance.

L’officier des renseignements n’ignorait pas quelles étaient depuis plusieurs jours les inquiétudes de son chef. Il savait aussi l’impuissance militaire du poste à enrayer par la force un exode et les graves conséquences d’ordre général que devait avoir ce départ en dissidence d’une importante tribu de couverture. Il chercha pourtant à rassurer le commandant :

— On ne pouvait croire à une pareille duplicité chez ces gens simples, dit-il,… et aussi le douar placé par ordre sur le revers du plateau, celui qu’on voyait du poste, le douar témoin était toujours là… il venait de le constater à l’instant même… enfin, preuve, pensait-il, de leurs bonnes intentions, les chefs avaient, au cours de l’entretien, laissé entendre qu’ils voudraient bien avoir l’autorisation de pousser leurs troupeaux plus au nord dans nos lignes. Bien entendu, ajouta le lieutenant, je leur ai dit que je vous soumettrais leur requête qui vraisemblablement serait accueillie…

— Et ils sont partis, reprit le commandant, persuadés qu’ils nous avaient complètement roulés et que leurs troupeaux pourraient librement filer vers le sud, tandis que nous rechercherions pour eux des terrains plus au nord. Cette ruse n’est pas neuve pour moi. Elle ne servirait à rien si j’avais les forces suffisantes pour leur imposer ma volonté. Ce n’est malheureusement pas le cas.

Les deux officiers étaient déconcertés par l’implacable logique de leur chef. Celui-ci d’ailleurs ajouta :

— Mes amis, ne laissons rien voir de nos pensées à cet excellent Si Othman qui nous prépare avec un art consommé la tasse de thé réparatrice ; asseyez-vous, écoutons-le, s’il veut parler ; il y a toujours quelque chose à apprendre pour nous auprès de ces personnages makhzen passés maîtres en politique. Celui-ci n’est pas un des moins fins qu’il m’ait été donné de connaître. Constatez d’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, que Si Othman a l’habitude de faire le thé ici même depuis longtemps, qu’il est admirablement renseigné sur les hôtes de la maison. Il n’ignorait pas la présence des chefs indigènes dans nos murs ; ceux-ci n’étaient pas partis encore quand il est entré ici. Voyez, il n’a pas pris le plateau des grandes réceptions ; il n’a rempli qu’une théière suffisante pour notre petit comité, au lieu des deux naturellement nécessaires aux assistants nombreux… Donc, en venant ici, il savait que les Beni-Merine, contrairement à leur habitude, ne prendraient pas le thé… Ce vieux renard en sait long… peut-être va-t-il nous le dire…?

— D’ailleurs, glissa l’officier des renseignements, le fkih a auprès de lui, vous le savez, un orphelin des Beni-Merine qu’il a recueilli ; il a pu, par lui, être renseigné.