— Allah inoub ! Que Dieu supplée ! — dit le troisième.

Les musulmans ont une admirable patience à l’égard des pauvres. Jamais il ne leur arrivera de se fâcher de leur présence ou de paraître incommodés de leur obstination. Comme idée, c’est très beau et il faut reconnaître que l’administration française, malgré bien des inconvénients, a respecté cette touchante coutume. Il est peu de villes au Maroc où le paupérisme criard, malsain et repoussant soit aussi heureux qu’à Rabat, séjour normal du Sultan et siège du Protectorat.

De nombreux jours s’écoulèrent au long desquels la mendiante clama sans trêve son appel aux passants. Plus exacte que les adoul, elle arrivait à son poste le matin et ne le quittait que fort tard dans la soirée. Elle variait peu sa complainte, se bornant, quand baissait le jour, à solliciter de quoi acheter une bougie. Car les pauvres en ce pays ont coutume de signaler à la charité ce dont ils ont besoin.

Puis la femme disparut. Les adoul dans leur for intérieur — car ils ne parlaient jamais de la mendiante — s’étonnèrent de ne plus entendre le lamento familier. Un autre pauvre étant venu s’asseoir auprès de leur logette, un des hommes de loi se pencha un peu hors de la béniqa et dit au nouveau venu que la place était prise et qu’il lui fallait s’en aller. Ce geste de l’adel peut paraître singulier ; il est pourtant bien conforme à l’esprit mograbin. La femme dont personne n’avait contesté l’installation en cet endroit avait par sa persistance créé l’aada, l’habitude qui devient un droit de jouissance par le fait même de sa continuité.

La pauvresse d’ailleurs reparut. Elle n’avait plus son petit enfant mais il était évident qu’elle en aurait bientôt un autre. Les adoul ne le virent point, car ils ne regardaient jamais la femme. Mais ils entendirent sa complainte où elle invoquait Dieu fekkak el ouhallat, celui qui délivre les parturientes et ils lui crièrent du fond de leur boutique, et selon leur disposition du moment, que Dieu aide ! que Dieu supplée ! ou bien que Dieu donne ! formules faciles et économiques qui s’adaptent et répondent à tous les vœux.

Je prie les arabisants distingués qui pourraient lire ces pages de ne pas me jeter à la légère des pierres trop lourdes. L’interprétation que je donne aux exclamations de mes miséreux n’a rien de classique et vous pourriez, Messieurs, m’écraser sous l’amas pesant de vos dictionnaires. Mais pour moi les mots ont le sens que leur donne le populaire. Je ne fais pas profession de rénover les lettres arabes ; encore moins saurais-je me joindre aux efforts accomplis pour restaurer l’Islam. Laissant à d’autres le soin de ces grandes idées, je dis des choses vues de très près, des sentiments étudiés longuement dans toutes les couches sociales d’un monde où le sort m’a jeté. Mes pauvres ne parlent pas comme on le ferait dans une chaire d’arabe littéral, et, quand ma mendiante invoque celui qui délivre d’un embarras, j’affirme qu’elle pense à son ventre et à l’embarras qu’il lui cause.

Puis un jour il parut que la mamelle de la mendiante était un peu plus gonflée et une chose entortillée de chiffons gisait et parfois bougeait dans son giron. Et la complainte se modifia.

— Ya el Moumenine, ô croyants ! disait la femme ; ô enfants bien nés, vous qui respectez vos parents ! qui nous donnera de quoi acheter un pain ? Celui-là n’a pas de crainte qui se réclame de Sidi Abdelqader Ben Djilali.

Et les adoul comprirent qu’il y avait un musulman de plus sur cette terre. Allah ou akbar ! proférèrent-ils alors du fond de leur boutique pour glorifier dans ses œuvres Dieu, maître des mondes, qui n’a pas été engendré, qui n’a pas d’associé, Allah clément et miséricordieux !

Puis un autre jour un homme vint et s’assit auprès de la pauvresse. C’était un grand et beau mendiant plein de science mendigote et de vigueur.