Sur un signe du chambellan, les mokhazenis qui tenaient la femme la lâchèrent et disparurent. La nourrice, s’agrippant au genou de son maître, cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme pour le protéger ; mais la main du Sultan la repoussait.
« — Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme, je retournerai chez mon père, je lui dirai…
« — Tu lui diras, interrompit le chambellan qui était un fin politique, tu lui diras que la miséricorde de Dieu est infinie et grande la puissance du Makhzen. Tu lui diras que Sidna[8] a distingué la plus humble de ses sujettes et que la fille d’un amrar a été jugée digne d’entrer dans le harem — que Dieu y maintienne l’ordre et la pureté ! Pour préparer le mariage, Sidna va retourner, avec son immense et glorieuse armée, dans sa ville de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna consent à arrêter le cours de ses victoires et à sceller, par une union heureuse, une trêve éternelle avec les nobles habitants de ces déserts. »
[8] Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné.
Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait pas de laisser son maître s’engager plus longtemps dans cette guerre de montagne. Il n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission faite par la tribu propre de l’amrar était probablement une feinte destinée à arrêter la marche de la mehalla, à laisser le temps aux légions berbères d’accourir à la rescousse. Il voulait que le Sultan restât sur ce succès. On avait assez de têtes coupées pour garnir les créneaux aux portes de la ville, ce qui est le signe habituel de la victoire, signe, en tout cas, dont les citadins veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait aussi que l’amrar avait acheté la paix en offrant sa propre fille. Tout le monde serait content, à commencer par le Sultan qui sauverait sa face et gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan préparait déjà tout un plan de campagne, pour acquérir les bonnes grâces de la nouvelle favorite.
Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il en avait déjà trop dit et trop laissé voir, se taisait. La nourrice glapissait doucement : « Prends garde, mon tout petit enfant ! » et se serrait contre les coussins. Le hajib, à peu près sûr de l’effet de ses paroles, demanda :
« — Que répond la fille de l’amrar ?
« — Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons nos morts et nous pleurerons sur eux ; le bendir réunira les Aït ou Aït[9] et ils verront que les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont rentrés chez eux. L’amrar dira aux gens : Vous êtes toujours des hommes libres et j’ai associé mon sang au sang des chorfas… »
[9] Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des enfants, autrement dit : « les gens de notre race ».
Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en écoutant cette acceptation. Le hajib, d’ailleurs, continua :