«  — Alors les envoyés iront chercher la fille de l’amrar ; ce sera une harka somptueuse qui portera de riches présents pour l’épousée et sa famille…

«  — Elle portera aussi, reprit la Berbère, les têtes des deux mokhazenis qui à l’instant ont mis la main sur moi, sur la fiancée du chérif !… »

Cette exigence inattendue effara quelque peu. La nourrice piailla : « a ouili ! a ouili ! » Le Sultan baissa les yeux. Il lui en coûtait évidemment d’envoyer au chef des rebelles les têtes de ses serviteurs. C’était une humiliation.

Le chambellan intervint pour dire simplement : « In cha’llah » si Dieu veut ! La fille répondit : « In cha’llah », puis, d’un bond qui dénotait un jarret solide, elle sortit de la tente et rejoignit le groupe de ses compagnes.

Tandis que les trois veaux finissaient de mourir sous le couteau des bouchers, les femmes s’éclipsèrent dans la nuit. Comme une bande de singes, sautillant au ras du sol entre les tentes de la mehalla heureuse, elles gagnèrent la brousse. Dans le siwan, d’où le hajib était sorti discrètement, le Sultan resta seul avec sa nourrice. Sa joie se mêlait d’amertume et d’anxiété ; il se sentit malheureux de ses faiblesses et se laissant glisser de son siège impérial, il se fit tout petit à côté de la vieille femme.

« Ya Lalla ! Ya Lalla ! que penses-tu de tout cela ? »

Et comme la vieille ne répondait pas tout de suite, il se fit câlin : « Lalla, petite maman, ton sultan croira que tu es fâchée, réponds-moi, voyons ! Dis-moi quelque chose.

«  — Je ne suis, dit la vieille, que la plus humble de tes esclaves.

«  — C’est connu, dit le Sultan, et après ?

«  — Après, continua la nourrice, toi tu n’es qu’un imbécile.