«  — Allah ! soupira le souverain.

«  — Quel besoin était-il, conclut la nourrice, de nous amener cette peste au Dar el Makhzen ? Enfin je serai là…! »

Le Sultan qui s’attendait à une semonce plus sérieuse se garda bien d’insister. Il cacha sa tête dans le giron de la vieille femme et, fatigué des émotions diverses de cette journée, ne tarda pas à s’y endormir.

Au dehors, le vaste camp de la mehalla victorieuse rougeoyait de mille feux. Les soldats mangeaient les moutons pris aux Berbères. De tous côtés résonnaient les guimbri et les tar ; on entendait les chants des femmes et les mélopées criardes des éphèbes. Par moment, éclataient brusquement dans la nuit les cris que poussaient les hommes de garde pour se tenir éveillés et pour rassurer la mehalla. Il y en avait, de ces hommes de garde, accroupis partout, au gré des chefs, et ils faisaient un vacarme épouvantable, clamant l’un après l’autre ou tous ensemble, d’un bout à l’autre de l’immense camp, pour empêcher les soldats de dormir ; car la mehalla a peur la nuit ; la nuit est en effet la chose terrible pour une mehalla et celle-là était en bordure du pays berbère ! Ces hommes donc criaient : « Nous sommes à Dieu et c’est lui que nous invoquons ! » Et les moqaddem qui se promenaient avec une trique à la main criaient à leur tour : « Dja ennebi ! Voilà le prophète ! »

Le Sultan revint à Fez et, pour fêter sa victoire, décida de lever sur les tribus soumises une contribution extraordinaire. La mehalla y fut employée et le mariage eut lieu parmi les fêtes. Les juifs gagnèrent beaucoup d’argent à vendre au Makhzen quantité de bijoux et de vêtements, non seulement pour l’épouse nouvelle, mais pour les autres aussi. Et l’on sut que la fille du roi de la montagne s’appelait Heniya, ce qui veut dire « la paisible ». Ceci ne trompa personne, car tous ceux qui ont épousé des Berbères savent que cette sorte de femme possède, en général, un cœur de démon dans un corps d’acier.

Quand il eut défloré celle-là, le Sultan fit consacrer la chose par un acte d’adoul et attribua un douaire à sa nouvelle épouse. Mais, malgré toute la tendresse dont elle était l’objet, Heniya restait distante et hautaine. Son impérial amant s’affolait de ne point conquérir le cœur de celle qu’il aimait de plus en plus. Quand il était trop triste, il battait tout le monde autour de lui et il ne voulut plus voir sa nourrice dont les sortilèges se montrèrent incapables de fondre la pierre que la Berbère avait dans le cœur.

Bientôt, par son maître dompté, la Berbère régna sur le Dar el Makhzen qu’elle remplit de ses frères et sœurs de tribus sentant le mouton, et les Fasis, qui sont raffinés et portés à la critique, dirent : « Nous avons un makhzen de Bédouins ! »

Heniya restait, par ces gens, en relation constante avec sa tribu et avec son père. Les courriers allaient et venaient ; la Berbère passait des heures entières à rêver et à sentir des paquets d’herbes aux odeurs sauvages qu’on lui apportait de ses montagnes.

Or, un jour où le Sultan s’efforçait de toucher le cœur de celle qu’il aimait par toutes sortes de belles promesses, Heniya, se faisant pour la première fois câline, lui dit :

« Ta générosité, Sidi, me remplit d’émotion ; mais j’en suis déjà comblée, et mon désir aujourd’hui sera simple. Une femme est venue de chez nous ; c’est une vieille dont les chansons ont bercé mon enfance ; ordonne qu’elle pénètre ici devant toi, devant moi. Elle chantera encore et, à ces accents lointains qui me sont chers, je m’endormirai, comme cela, dans tes bras. »