Le Sultan frappa dans ses mains. L’esclave qui gardait la porte se précipita, reçut l’ordre et aussitôt la femme entra.
Il fallait vraiment que le Makhzen fût tombé bien bas, car jamais ne se présenta devant le chérif une chose aussi laide. Ce n’était qu’un amas de loques surmonté d’un énorme paquet de chiffons roulés. Là dedans, on distinguait vaguement une figure émaciée, des membres en bois et des pieds si durs que la plante en faisait clac clac sur les dalles. Le Sultan d’ailleurs, les yeux fixés sur sa femme, ne vit rien ; il n’entendit pas davantage, le pauvre, ce que chanta la vieille horreur devant lui, ni les réponses d’Heniya, car tout cela se passa dans une langue qui n’est pas celle de Dieu, qu’il soit béni et exalté !
La vieille chanta trois mélopées, et peu à peu la paisible Berbère se blottissait, de plus en plus douce, aux bras de son époux charmé. A la fin, la vieille scanda rapidement des mots barbares sur un rythme étrange… Les bras du Sultan se refermaient sur l’aimée qui écoutait avide, les yeux clos :
« La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante !
« L’aguelman[10] sans fond a rejeté des ossements de morts ;
[10] Lac de montagne.
« La foudre a fendu les deux grands cèdres d’Ichou Arrok ;
« Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se comptent.
« Taammart[11] aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar des Imermouchen ;
[11] Assemblée en armes.