Le Makhzen — que Dieu le fortifie ! — avait saisi cet immeuble et d’autres aussi, mis l’homme en prison, jeté ses femmes et ses enfants à la mendicité, vendu ses esclaves. Le peuple stupide avait ricané : « Allah ! son heure est finie », puis avait oublié le ministre hier obéi et redouté.

C’était une habitude passée depuis longtemps dans les mœurs. Les grands devenus trop riches ou importuns étaient ainsi dépouillés par le gouvernement de ce qu’ils avaient enlevé au peuple.

Le makhzen des Français — que Dieu le fortifie aussi ! — a d’autres méthodes. Mais en venant au Maroc, comme il fallait bien commencer d’une façon ou d’une autre, il prit les situations telles qu’il les trouva et stabilisa le tout. Des gens qui n’ont pas eu de chance sont ceux dont la fortune tourna avant cette époque mémorable. D’autres au contraire sont restés riches et honorés. Mais Dieu seul est juge de ces choses et de toutes les autres.

Donc les trois amis avaient dîné ce soir-là dans la maison d’un homme déchu de son importance. Cette demeure devenue « bien makhzen » avait été mise à leur disposition provisoire. Elle était construite dans le style banal, utile pourtant à perpétuer pour l’enchantement des touristes : cour intérieure carrée, avec jardin creux doté d’une vasque, le tout flanqué à chaque bout d’une pièce longue, étroite, effroyablement ornementée de plâtres et de carreaux de faïence. Le reste de la maison comportait un escalier mal compris, coupé de recoins inutiles et conduisant à des chambres, les unes trop basses de plafond, les autres sans jour, puis à une terrasse où l’on respirait enfin d’échapper au cubisme incohérent de cette incommode bâtisse.

Les hôtes de la maison, réunis à l’heure du repas dans une des grandes pièces donnant sur le jardin, étaient Dubois et Martin, capitaines, et le toubib de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et les deux premiers sermonnaient le troisième.

— Docteur, disait Martin, quel est encore cet affreux bonhomme que j’ai vu couché sur votre lit de camp ?

— C’est un musulman famélique et toqué qu’il a trouvé dans la rue et qu’il ressuscite peu à peu, répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons.

C’était un homme imbu d’idées singulières, au moins selon le jugement de notre époque. Il pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point de limites au devoir de charité. Il avait une horreur instinctive de tous ceux qui sont riches ou détiennent l’autorité. Il reniait les formes officielles de la morale du siècle et n’aurait pas quitté le grabat d’une prostituée malade pour le chevet d’un prince de ce monde. Celui qui lui avait donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié d’une santé et d’une vigueur physique merveilleuses, ce qui lui permettait de faire le bien avec plus de continuité. Il était inconscient de la plupart des choses que nous croyons nécessaires à notre dignité. La science et le soulagement qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute sa pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et incapable de flatterie. Ses supérieurs avaient pour lui du dédain et de la colère.

— Docteur, continuait Martin, je vous défends d’aller en plein midi, par quarante-huit degrés à l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est moins chère que la vôtre.

Le médecin versa dans les tasses un café qu’il avait préparé lui-même.