— Ça, dit-il, c’est une femme qui a peur. Puis, allant au-devant de questions nouvelles, il continua :
— Elle sort de quelque coin où vous ne l’aviez pas vue. Elle est arrivée ici avec moi et, dans l’immense cohue de la mehalla chérifienne, elle a passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées sur les mulets de transport. Elle est venue ainsi de Fez en passant par Rabat. Elle est folle et je la soigne.
Elle est folle, mais non méchante. Elle est, au contraire, docile et ne parle que si on l’y invite. Mais elle a peur, peur jusqu’à la folie, et son instinct la pousse à se rapprocher de moi quand elle pressent la crise qui la jettera dans la démence. C’est ce qu’elle a fait en quittant le recoin de cette maison où elle habite et en venant ici. Cette femme sera probablement folle à lier dans quelques instants.
Les deux camarades du médecin regardaient tour à tour celui-ci et la femme immobile. La façon étrange et inattendue dont se terminait la soirée les intriguait jusqu’à l’angoisse, sensation qu’accroissait, sans doute, la pesanteur étouffante de cette nuit torride. Leur première pensée fut de se retirer et de laisser le médecin à sa malade. Mais la curiosité l’emporta et aussi l’amour-propre de réagir contre l’impression pénible déjà ressentie, contre celle plus forte encore à laquelle ils s’attendaient.
— Continuez, docteur, fit Dubois et dites-nous pourquoi cette femme a peur.
— Vous devez comprendre l’intérêt que j’attache à l’étude de ce cas, reprit le toubib. L’intérêt médical n’est pas seul en jeu d’ailleurs, comme vous allez vous en rendre compte.
Cette malheureuse était servante à Fez chez notre camarade, le capitaine X… qui trouva la mort pendant les émeutes du 17 avril dernier. D’après tout ce que j’ai pu savoir, à ce jour, elle a cherché à sauver son maître en le guidant, de terrasse en terrasse, à la recherche d’une maison hospitalière qu’ils ne trouvèrent pas. Elle a donc pris sa part de l’horrible calvaire. J’ignore comment elle a pu elle-même éviter la mort. Juive de race et servante d’un chrétien, elle était pourtant toute désignée à la fureur stupide de cette population fanatisée et voyant rouge. J’ai retrouvé dans les archives du Conseil de guerre qu’elle avait dénoncé avec une extrême énergie les assassins du capitaine.
— Elle n’était donc pas alors, fit Martin, dans cet état de mutisme prostré où nous la voyons aujourd’hui ?
— Certainement non, reprit le docteur, et sa folie ne vint que bien après, car elle eut la singulière énergie d’aller, un mois plus tard, assister, cachée dans les roseaux de Dar Debibagh, à l’exécution des meurtriers. Elle fut trouvée là par un spahi du service de garde qui l’en chassa et la poussa jusque dans un sentier où je passais. Elle s’accrocha au poitrail de ma selle avec une telle force que je dus descendre de cheval pour la faire lâcher prise. Je l’avais vue chez son maître et la reconnus. Elle me dit : « Ils sont tous morts sauf un », puis tomba en syncope. C’est cet « un » échappé à notre vindicte dont la menace l’inquiète. Et ceci aggrave d’une terreur insurmontable la dépression générale causée par l’excès d’horreur dont cette femme fut témoin.
— Elle redoute probablement la vengeance des musulmans, dit Martin.