— Ce n’est pas douteux ; aussi l’ai-je gardée auprès de moi et conduite jusqu’ici bien loin de Fez où elle avait tout à craindre. Et je m’efforce de ramener à la sérénité cet esprit d’enfant maltraité, déjà très faible par nature, qui trouva pourtant, dans une heure tragique, la force de chercher à sauver son maître et, après sa mort, de le venger. Mais j’ai grand mal à lui rendre sa raison. Les événements dont elle souffrit sont encore trop récents ; des faits extérieurs, contre lesquels je ne puis rien, la replongent à chaque instant dans ses atroces souvenirs et le calme où vous la voyez en ce moment fait alors place à la démence aiguë.

La pluie, par exemple, la surexcite, car il pleuvait à torrents durant les émeutes. Elle ne peut entendre, sans divaguer aussitôt, les coups de feu des inoffensives fantasias. Mais ce qui l’impressionne le plus fortement ce sont les youyous des femmes. Vous savez qu’à Fez les scènes de meurtre et de pillage s’accomplirent au son strident des youyous qui roulaient sur toute la ville comme un chant de triomphe bestial. Dès les premiers coups de feu, les terrasses se couvrirent de femmes, d’enfants, encourageant les moujahidine, manifestant bruyamment leur joie de ce qu’ils croyaient être un beau jour, un spectacle réconfortant pour leur foi, « nehar el feradja », la journée de plaisir, comme ils l’appellent encore. Les foules, toutes les foules commettent de ces erreurs, de ces crimes stupides dont elles n’ont pas conscience.

— Votre malade, dit Dubois, serait donc actuellement suggestionnée par les youyous que nous avons entendus tout à l’heure.

— En effet, répondit le médecin et il convient de l’en distraire si possible.

— Benti, ma fille, ajouta-t-il doucement à l’adresse de la femme, dessers le café et raconte-nous une histoire.

La folle se leva et débarrassa la table des restes du repas ; puis elle reprit sa place sans rien dire, attentive aux bruits de la nuit.

— Étreinte par son rêve douloureux, elle a déjà oublié ce que je lui ai demandé, dit le docteur, qui se leva et marcha vers la malade.

— Donne-moi la main, petite, fit-il doucement.

Et, la forçant à se lever, il l’entraîna vers la table.

— Assieds-toi sur cette chaise, comme si tu étais une de ces belles dames chrétiennes qui te font envie et raconte à ces messieurs une de ces jolies histoires que tu me disais le soir au campement, durant la route.