— Son visage, remarqua Martin, exprime pour nous la sympathie ; elle vous regarde, docteur, avec confiance et pourtant, il y a quelque chose de tragique dans ce masque enfantin qui ne rit pas.

— Il s’agit précisément, répondit le praticien, d’y ramener quelque jour le rire qui effacera cette fixité… impressionnante, n’est-ce pas ?

— Plus impressionnant est pour moi, dit le capitaine Dubois, votre amour de ceux qui souffrent, et l’indicible geste de tendresse que vous faites vers le malheur. Dominé comme vous l’êtes par un altruisme qui nous surpasse, votre oubli se conçoit de nos égoïstes conventions sociales. Je ne vous blaguerai plus, toubib, pour vos travers. Nous ne sommes pas dignes de vous juger.

— Veux-tu, père, dit la femme, une histoire d’amour ou une histoire pour amuser les enfants ?

— L’amour, dit Martin, est si près de la douleur qu’il serait peut-être préférable pour elle de n’y pas songer. Et j’éprouve moi-même le besoin d’entendre des choses peu compliquées et chastes en cette nuit écrasante.

— Peu compliqué sera, certes, ce qu’elle nous dira, fit le médecin, mais les récits de ces gens sont rarement chastes, même ceux destinés à la jeunesse ; on n’élève pas les enfants, ici, comme chez nous. C’est encore une de ces profondes différences… Enfin nous verrons bien.

— Raconte une histoire pour les petits, ajouta-t-il à l’adresse de la femme.

Et celle-ci, les mains jointes sur les genoux, docile, commença.

— C’était à l’époque où la simplicité régnait dans le monde. Les hommes connaissaient encore peu la méchanceté, le vol et le parjure. Il y avait un homme qui s’appelait Ben Niya et qui possédait un âne. Un jour cet âne disparut pour suivre une ânesse, car c’était le temps où les animaux s’accouplent selon l’ordre établi par Dieu. Personne ne convoitait alors le bien d’autrui et Ben Niya pensa qu’on lui avait joué une farce. Il s’en alla trouver le crieur public et lui dit : « Crieur public, va crier partout que si on ne me rend pas mon âne je ferai ce que fit mon père en pareille occurrence. » Et le crieur passant dans toutes les ruelles cria : « O croyants ! ô enfants bien nés ! Ben Niya réclame son âne, rendez-le lui, sinon il fera ce que fit son père en pareil cas ! » Alors les gens s’assemblèrent et s’inquiétèrent de ce qui allait arriver. Tout le jour on discuta sous la grande porte de la vieille enceinte, devant la plaine où les belles moissons de Dieu mûrissaient pour la joie des hommes. Et soudain on vit le petit âne qui revenait, en compagnie de l’ânesse du voisin Belaquel. Alors les craintes s’apaisèrent et l’on s’en fut conduire l’âne à son maître. Celui-ci attendait tranquillement sur le pas de sa porte.

— Voici ton âne, dit la foule à Ben Niya et maintenant raconte-nous ce que tu devais faire à l’exemple de ton père défunt, que Dieu lui fasse miséricorde !