Mongarrot reprit sa place et l’automobile repartit. Laissant à gauche le camp Bataille, d’ailleurs abandonné pour cause d’insalubrité, la piste gravit les premières pentes du pays Zemmour à travers une broussaille épaisse. On ne s’arrêta que fort peu au poste de Khemisset pour prendre de l’essence. Il s’agissait en effet de gagner du temps, partout où la piste le permettrait, pour ne pas être surpris par la nuit entre Tedders et Oulmès, région encore peu sûre. La piste aménagée traverse entre Khemisset et Tiflet une région sablonneuse où l’automobile fatigua beaucoup. Il fallut plusieurs fois stopper pour laisser refroidir le moteur.

Mongarrot, au milieu de ces péripéties diverses, restait toujours silencieux et complaisant. Martin parlait de choses multiples sans prendre de repos.

Duparc, de plus en plus conquis par les imprévus constants du voyage, amusé par la conversation de Martin, revenait sur ses fâcheuses impressions et jugeait mieux ses deux compagnons. L’un, Mongarrot, était certainement un homme de très haute conscience, de manière délicate, et cette loi du silence qu’il s’imposait avait sans doute quelque cause profonde et respectable. Martin n’était pas l’homme aigri et débineur qu’on lui avait dépeint. Il parlait évidemment beaucoup, mais sa conversation était intéressante, nullement pédante. Elle ouvrait au nouveau venu des horizons curieux sur la vie des Français au Maroc et sur les mœurs indigènes. En résumé, c’était un homme sachant beaucoup de choses et les disant gaiement. Avant midi, Duparc se sentit presque réconcilié avec l’armée d’Afrique.

Les voyageurs ne s’arrêtèrent point à Tiflet qui est le chef-lieu du cercle des Zemmour. Le chemin à suivre se sépare en effet, un peu avant ce poste, de la route principale de Meknès à Rabat. L’automobile marchait rondement sur le terrain plus résistant d’un grand plateau où Duparc vit de nombreuses cultures et de beaux douars. Martin lui dit ce qu’il savait sur la façon de vivre de ces populations. Mais Duparc, qui suivait depuis quelque temps une idée, demanda :

— Qu’entendez-vous par roumi, qualificatif dont vous vous êtes servi tout à l’heure ?

— Le mot roumi, répondit Martin, est un adjectif emprunté à la langue arabe, dans laquelle il signifie chrétien, par le vocabulaire administratif militaire et civil en usage au sud du 35e parallèle et à l’ouest du 4e méridien. Il sert à désigner les agents de tout ordre et de tout grade que la métropole a embarqués, souvent malgré eux, et à qui le « puissant protecteur » a dit, avec un petit tapement de main sur l’épaule : « Allez là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à faire… vous me comprenez, n’est-ce pas…? et surtout écrivez-moi souvent… » Le mot roumi s’applique donc à un grand nombre d’individus qui, ayant subi l’épreuve de la barcasse, franchissent la barre de Casablanca et découvrent le Maroc.

— Voilà une merveilleuse définition, dit Duparc qui s’amusait.

— Vir dicendi peritus, fit Mongarrot qui suivait attentivement.

— Et cum spiritu tuo, dit à tout hasard Martin pour répondre à cette amabilité.

Et il continua, sans laisser à Duparc le temps d’étouffer la quinte de rire qui le secouait entre ses deux impayables compagnons : « Le roumi se distingue à des aptitudes et vertus nombreuses. Il a, entre autres, la faculté d’appliquer un jugement purement européen à des gens et des faits qui relèvent, ou résultent, d’un système philosophique et d’un climat tout différents de ceux d’Europe. Il a aussi la volonté singulière de faire régner, partout où il passe, l’ordre et les méthodes en usage dans son patelin d’origine. Cet état d’âme est plus ou moins tenace suivant les individus. Certains évoluent très vite, d’autres point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement ; il en est, par contre, qui pourraient rester vingt ans en contact avec les gens et les choses de ce pays sans s’y intéresser le moins du monde. Ceux-là appartiennent au genre cuirassé.