C’était donc une maison mauresque tout à fait ; les deux portes franchies et refermées, on avait la sensation d’être séparé du monde et d’entrer dans du calme. Le patio proprement carrelé de zellij était petit mais se doublait d’une galerie couverte formant cloître. Quatre forts piliers blanchis à la chaux, portant des madriers de cèdre, soutenaient la terrasse aux quatre angles du ciel ouvert. Un grillage de tringles en fer largement espacées garnissait celui-ci, assurait l’inviolabilité de la maison musulmane, sans gêner en rien le passage de l’air et du soleil, des frelons et des lézards. Enfin, sur chaque face du cloître, d’immenses portes en cèdre donnaient accès aux appartements.
Il faisait nuit quand sortit le maître, l’Idumi, et que se fermèrent les portes derrière lui. Dans le cloître, un grand chandelier posé sur le sol près d’un pilier éclairait le patio d’une lumière jaune. Debout dans ce silence, la femme juive, toute vêtue de blanc, regarda la porte qui venait de se clore et de suite mesura l’immensité de son malheur.
Elle était seule entre les quatre gros piliers blancs, seule avec le candélabre dont la flamme vacillante remuait de grandes ombres imprécises ! N’était-ce pas l’ombre des piliers ? N’était-ce pas son ombre à elle ? Elle était donc seule avec son ombre qu’il est défendu de regarder, disait rabbi. Non vraiment, il valait mieux croire à l’ombre d’un pilier !… Elle était seule, l’âme inquiète et les « autres » sans doute la regardaient et aussi « les voisins qui sont sous la terre ». Elle pensa que si le hanech entrait, elle ne le verrait pas, le hanech qui vient la nuit sucer le lait des femmes ; et elle fit un geste pour protéger sa poitrine.
Puis elle eut cette idée que, dans son abandon, le hanech lui serait une compagnie, qu’il ne ferait pas de mal à la fille d’Israël qu’elle était, pas plus que le serpent dont on parle dans les synagogues et qui s’alliait, en sa fruste pensée, à la redoutable figure de Moïse, de Sidna Moussa.
Elle l’appela : « Moul ed Dar, ajji ! » Mais sa voix dans le silence de la cour à peine éclairée lui fit peur ; son angoisse s’accrut et, désolée, elle se laissa choir auprès du chandelier. Là, étendue le bras sous la tête, ses pieds nus ramenés dans sa longue faradjia blanche, elle maudit sa condition servile qui la tenait enfermée seule et peureuse dans cette nuit de sabbat, loin de tout ce qui pour elle en sanctifiait les heures, loin de ceux de sa race qui la maudissaient certainement pour son absence. Elle entendit les mélopées que les mâles chantent devant le kas el qeddous à l’heure de la libation rituelle. Elle vit des gestes mystérieux et murmura des mots de cabale. Peu à peu, envahie de torpeur extatique, elle perçut les chants des synagogues qui rappellent un à un tous les malheurs du peuple élu, qui clament les fureurs du Dieu-Roi, annoncent des châtiments, profèrent des malédictions, disent les aspirations déçues, les espoirs immenses. Et toutes ces choses, souvent répétées mais incomprises d’elle jusqu’alors, lui apparaissaient maintenant, dans son demi-sommeil, claires, utiles et fatales. L’âme de sa race se glissant dans son rêve l’envahissait, la possédait. Elle eut l’impression d’une force qui lui venait, d’un orgueil, de l’orgueil d’être juive, d’appartenir à un peuple qui avait tout vu dans le passé, qui dominait le présent et savait son avenir ; elle prophétisa en rêve des choses ignorées et formidables, d’autres stupidement banales, elle se crut Esther et Judith ou Débora. Puis, évoluant des aspirations mystiques aux appétits violents, elle se vit riche et par conséquent adulée des siens, recherchée des hommes ; elle compta des sacs d’or et revit des orgies. Et tandis que s’attardait son extase, tout son être s’abîma au souvenir des caresses brutales qui suivent les beuveries de maïa, dans la promiscuité des demeures encombrées.
L’excès de ces impressions la secoua d’un frisson et la fit se redresser à demi. Elle eut la sensation d’être plus seule dans la demeure plus sombre. En effet, la bougie n’éclairait presque plus ; la mèche, parvenue sans doute en un de ses points faibles, crépitait dans une petite flamme très jaune dont la base flottait sur un excès de paraffine fondue. La lumière qu’avant de s’en aller le domestique musulman, le goïm, avait allumée pour elle, allait s’éteindre ! La juive sentit s’écrouler tous les courages de son rêve à la pensée de rester seule dans l’obscurité ; il ne lui était pas possible de toucher à ce feu pour le raviver, pour le rallumer s’il disparaissait. C’était le jour du Seigneur et rabbi n’était pas venu encore rompre le sabbat.
Mais, pendant qu’elle sommeillait, un des « voisins qui sont sous la terre » ne lui aurait-il pas joué ce vilain tour de jeter un sort sur la bougie ? La chose était fort probable, se dit-elle, et aussitôt elle poussa le cri qui conjure cette sorte de maléfice : Haïrim ! A peine l’eut-elle proféré que déjà ses doigts pinçaient ses lèvres pour éviter la fatale erreur de répéter ce mot ; car tout le monde sait que le dire une seconde fois détruit complètement l’effet de la première.
Ainsi considéré, l’affreux danger de voir la lumière disparaître cessa de l’inquiéter. Du moment qu’il s’agissait de sorcellerie, elle était à son affaire et le courage lui revint avec le sentiment de sa supériorité. La lumière était malade, elle la guérirait, lui dicterait sa volonté, sans être pour cela obligée de la toucher. Et elle se mit à l’œuvre, vite, mais avec sûreté pour envoûter la méchante. A genoux, à quelque distance du candélabre, le corps penché en avant, tout son être et toute sa volonté de sorcière tendus vers le but à atteindre, lentement elle descendit vers la lumière mourante ses deux mains dont le bout des doigts se touchant formaient un anneau. Et cet anneau prudemment encercla la petite flamme. Des mots, murmurés très bas et très vite, agitaient ses lèvres et telle était l’attention qui l’absorbait, que le hanech, les « autres » et tous « les voisins qui sont sous la terre » auraient pu apparaître dans l’ombre des grands piliers sans qu’elle en fît le moindre cas. Puis l’incantation sans doute étant achevée, les deux mains lentement se séparèrent, libérant la flamme qui clignotait dans son bain de matière fondue. Poursuivant leur mouvement lent et continu, les mains se joignirent sur la tête de la juive et défirent rapidement le mouchoir de soie qui la coiffait et qui, tassé en une boule froissée, resta dans la main droite. Trois fois, avec lenteur, la main tenant le mouchoir passa au-dessus du candélabre envoûté et chaque fois la sorcière prononça à haute voix ces paroles : « Ahilaha Braham ! Ahilaha Ishaq ! Ahilaha Yacoub ! O Abraham ! O Isaac ! O Jacob ! » Pivotant ensuite sur ses genoux, elle tourna le dos à la lumière et, tandis qu’au bout du bras tendu, les doigts tenant le mouchoir se dénouaient laissant lentement se déployer et couler la soie jusqu’à terre, d’un ton grave elle proféra en hébreu un ordre qui peut se traduire ainsi : « Sois pareil à la descendance de Joseph ; sois aussi beau que lui, aussi beau que ses dix frères étaient laids ! »
A ce moment, la flamme ayant dépassé sans doute le point critique de la mèche s’allongea, brilla et la cire débordant coula en bave au long de la bougie ressuscitée. Très simplement, avec ce calme que donne devant le succès la certitude qu’on en avait, la sorcière s’assit les jambes repliées sous elle au bord du patio, sans s’occuper davantage de la malade guérie.
Presque aussitôt, d’ailleurs, la flamme pâlit à nouveau mais pour une tout autre cause. La lune, une lune de dix jours déjà étoffée s’était levée et montra son croissant bien net dans le grand carré bleu de nuit que découpait le ciel ouvert du patio. Une lumière douce et calme envahit la maison, diffusant les grandes ombres et bleuissant la blancheur laiteuse des piliers. La femme vit l’astre, une vraie joie s’épanouit sur son visage et, comme il sied entre gens de connaissance, la conversation s’engagea.