— Ya Lalla, M’barka, O madame bénie. Tu viens d’arriver ? Bonsoir ! Tu es venue me tenir compagnie ! La bénédiction sur toi ! Dieu que tu es belle, ya Lalla !
Et toujours assise, le visage tourné vers l’amie bienfaisante, les mains jointes simulant un livre ouvert, la juive s’absorba en quelque mystérieuse action de grâces où s’épanchait sa pauvre âme réconfortée.
Le chant d’une ghaïta ponctué des contretemps du goual s’éleva dans la nuit de quelque maison voisine et l’oraison en fut interrompue. Sans effort apparent, la femme se dressa et, tendant ses bras vers la lune, elle lui cria avec un balancement mutin de la tête :
— Tu as apporté de la musique aussi. Ya Lalla ! que tu es bonne, je t’aime, je vais danser pour toi !
Alors toute droite, la tête un peu renversée en arrière, les bras étendus, les mains pendantes, en une pose hiératique rappelant des cortèges aux frontons de Thèbes ou de Memphis, elle dansa. Suivant avec une précision étonnante le chant de la ghaïta et les temps forts du goual, tout son corps ondulait dans la longue faradjia blanche ; épousant l’oscillation des genoux, le bas de cette robe tournait en cloche découvrant légèrement tour à tour les pieds nus au rythme fidèles qui lentement glissaient. Entre ses lèvres battait un susurrement saccadé qui avait saisi le contre-temps du tambour lointain et ne le perdait pas. Et tout cela faisait un ensemble surprenant de sons, de mouvement et de blancheur qui se confondait et tout doucement évoluait, entre les quatre lourds piliers, dans le faisceau lunaire.
Quel mystère, quel rite lointain accomplissiez-vous ainsi, étrange fille de Sem égarée aux tentes de Japhet ? Ne craigniez-vous point les colères d’Yahvé, du Dieu jaloux qui vous fut légué par vos pères et qu’enseignent vos rabbins hirsutes ? Avez-vous toute seule, sorcière que vous êtes, rénové par pure intuition le culte de Sin, d’Istar ou d’Astarté que vos ancêtres pratiquèrent aux rivages de Cham ? N’est-ce pas plutôt à travers les âges, à travers toute votre race chercheuse d’inconnu, quelque rappel en votre âme désordonnée des erreurs d’Israël au temps d’Isaïe et de Manassé ?
Telle fut sans doute l’opinion de Rabbi Youda qui discrètement venait d’entrer et qui, d’un angle obscur du cloître, regardait la danseuse extasiée. Sans doute aussi jugea-t-il nécessaire de rompre le charme païen qui imprégnait cette scène, car durement sa voix proféra, au lieu du salut habituel de l’arrivant, la formule mosaïque qui depuis des siècles rappelle à ce peuple son inéluctable voie : Sima Israël ! Adonai ilihino adonai ihad ! Écoute Israël ! Adonai notre Dieu est un Dieu unique !
La danse s’arrêta net et la femme courut vers celui qui si brusquement l’avait tirée de son rêve.
— Rabbi ! comme tu viens tard ? Tu n’as pas peur la nuit dans la rue au milieu des fils du « pachoul », de tous ces musulmans ? Que Dieu brûle leur religion !
— Non, par Dieu ! d’abord je traverse le marché où les petites boutiques sont ouvertes à cette heure pour la vente du soir. Les gens dorment pendant le jour… je connais presque tous ces marchands, je passe de boutique en boutique et puis les chrétiens ont mis à peu près partout des lumières et des « poulice ». Que Dieu bénisse le Gouvernement !