— Amine ! mais tu aurais pu venir plus tôt !
— J’ai été appelé à la maison de Mourdikhaï Cohen. Il est absent et sa femme était dans les douleurs. L’enfant ne voulait pas venir et la famille m’a demandé de réciter l’aquida. Cette prière est longue et peu de gens la savent comme moi. Elle est souveraine ; l’enfant est venu presque aussitôt.
— Louange à Dieu ! mais tu me raconteras cela tout à l’heure. Vite ! Le moment est passé de Bark el guiffen.
— En effet, dit le rabbin qui s’installa au seuil d’une des pièces dont la femme ouvrit largement les hautes portes pour que la maison entière profitât de la bénédiction.
Rabbi Youda était un de ces rabbins marrons comme il y en a dans tous les mellahs et qui y vivent en marge de la communauté israélite. Physiquement, il était pareil à tous ses collègues ; son facies sémite s’ornait d’une respectable barbe blanche ; il était vêtu d’une longue lévite noire serrée à la taille par une ceinture ; un vilain mouchoir à carreaux qui avait été bleu lui couvrait la tête et se nouait sous le menton, coiffure d’allure féminine imposée jadis par les musulmans impitoyables. Enfin, depuis que les Français étaient là, il avait, comme premier essai d’émancipation, remplacé les balra faciles à enlever au voisinage des mosquées par une paire de souliers plus inamovibles. Rabbi Youda était certainement un peu plus négligé et sale que la moyenne de ses coreligionnaires. C’était là un effet de sa pauvreté, mais un reflet aussi de son esprit et de ses tendances.
Livré pour vivre à des besognes inférieures qu’il arrachait pourtant de haute lutte aux rabbins en titre, il passait chaque jour de maison en maison, égorgeant pour un sou des poulets, disant des prières mal payées aux chevets des pauvres, ses frères, coupant au rabais des prépuces miséreux.
Il était d’ailleurs bien reçu dans les divers milieux ; d’abord chez tous ceux qui composent l’inexprimable plèbe des mellahs, le peuple loqueteux, affamé, superstitieux et jaloux qu’écrase la morgue des riches et des pharisiens en place. Et ces derniers l’accueillaient en raison même de l’influence qu’il avait sur la masse.
Avec quelques autres de son genre, il représentait le parti d’opposition à l’oligarchie qui menait les affaires de la communauté. Souvent on l’avait vu guider, mais dominer aussi les remous de colère, généralement provoqués par des questions de logements trop exigus ou de secours inéquitablement distribués, qui dressaient parfois la plèbe juive contre ses chefs et secouaient rudement le mellah aux portes closes. Il était enfin sectaire et sioniste révolutionnaire. Aimé du peuple dont il représentait les aspirations, il était redouté de tous pour l’indépendance de son caractère, la tournure mystique de son esprit et une réelle culture hébraïque dont il faisait montre avec violence. Il lui arrivait parfois, en des crises religieuses qui impressionnaient ses ennemis mêmes, de se lancer par les rues puantes en poussant des imprécations prophétiques où passait tout Ézéchiel et tout Jérémie. On voyait alors les femmes se jeter dans les corridors en criant de terreur et les hommes se coller aux murs sur son passage muets, furieux, mais impuissants et émus par le souffle vraiment juif qui animait l’énergumène.
C’était là d’ailleurs le grand jeu causé le plus souvent par un excès de misère, car Rabbi Youda était naturellement d’humeur très sociable. Il avait pour lui les femmes qui baisaient leur index quand elles avaient prononcé son nom, ce qui présageait qu’après sa mort il jouirait d’une longue vénération, tout comme Rabbi Kebir de Sefrou ou Rabbi Amran d’Ouezzan. En attendant, il se débrouillait pour vivre de son mieux. Parmi ses ouailles, le rabbin visitait quelques femmes de sa race qui, sans famille ou besogneuses, s’étaient mises en service chez des chrétiens et, pour cette raison, étaient un peu comme bannies de la communauté. La vie des juifs marocains est tellement surchargée de pratiques religieuses, à ce point compliquées de détails infimes et obligatoires, qu’elle s’accorde mal avec un travail continu chez des Européens. Le chômage rituel prend près de cent jours par an. Les gens aisés peuvent encore tourner et tournent couramment ces prescriptions ; les affaires sont les affaires ; mais elles n’en constituent pas moins une grande gêne pour le simple salarié et encore plus pour les femmes qui sont normalement tenues dans une sujétion d’une rigueur extrême. Nous traitons ici du cas général des communautés à forte cohésion hébraïque. Mais il y a des exceptions produites fatalement par une réaction contre ce rigorisme même. L’exemple s’en trouve dans certains ports où le commerce avec l’Européen adoucit les angles religieux et facilite les contacts. Mais, quel que soit le relâchement de la coutume juive, il y a des époques où Israël reprend sur l’individu ses droits immuables et où cet individu rentre soumis, discret et prudent dans les mailles serrées de sa doctrine et s’y complaît. C’est en faisant allusion à ces multiples détails de la vie juive, à ces mille petits riens sus par tous qui remplissent d’une religiosité intime chaque heure et chaque geste de l’israélite marocain, qu’un des plus notoires membres d’une des grandes communautés disait un jour : « Qu’un Européen parvienne à se faire passer dans le bled pour un musulman, c’est peut-être possible, mais qu’il prétende pouvoir être pris pour un juif parmi les juifs, même sous le déguisement le plus parfait, jamais ! »
Donc parmi ses clientes « hors les murs » Rabbi Youda visitait régulièrement celle-ci qu’un engagement sévère tenait éloignée du mellah, même le jour du sabbat. Il avait une emprise particulière sur l’âme de cette femme, mélange compliqué de religiosité, de faiblesse intellectuelle, corrigé brusquement par des sursauts de volonté et de sens pratique. Rabbi Youda entretenait pieusement l’esprit de sa cliente dans la terreur des châtiments célestes réservés aux mécréantes qui vivent hors des mellahs, dans la promiscuité des fils d’Edom ou des goïm, font la cuisine le samedi, mangent forcément dans des plats souillés par le mélange affreux du beurre et de la viande de bœuf et commettent des quantités de crimes du même genre.