Le bon juif aidait sa coreligionnaire à accomplir ce qu’il appelait la période exilique de sa vie. Cette charité s’accommodait, d’ailleurs, avec son sens exact des réalités positives ; tous les jeudis, il passait à domicile et prélevait une bonne part du salaire de la femme exilée, moyennant quoi il lui apportait, le vendredi soir, la nourriture rituelle, la skhina, qui lui permettrait jusqu’au dimanche de manger des choses pures selon la loi et, si elle touchait au feu, de dire que ce n’était pas pour elle-même. Toute la famille du rabbin vivait du même coup pendant vingt-quatre heures aux frais de la servante. Le samedi, il venait à la chute du jour rompre le sabbat et bénir la vigne, faire enfin la cérémonie que doit accomplir un homme au moins par maison juive.
Devant le rabbin assis, les jambes croisées, au seuil d’une des pièces qui donnaient sur le patio, la femme plaça une petite table basse recouverte d’un linge blanc. Puis elle tira d’une malle un grand gobelet de cuivre très astiqué et brillant, le remplit d’un vin blanc qui devait coûter cher à son maître et posa le tout sur la maïda, auprès d’une branche de menthe verte et parfumée.
— Ce vin n’est pas Kacher mais il est bon, dit Youda, il est pur. C’est un des nôtres qui le fait venir pour le vendre aux chrétiens et qui en tire un bon bénéfice.
— De plus, reprit la femme, il est ici très enfermé par le maître ; le domestique musulman qui travaille avec moi ne le voit jamais.
— C’est bien, car le regard seul du goïm rend impur le vin le plus orthodoxe. Écarte-toi, femme ! Je vais prononcer le Bark el guiffen.
Alors, soulevant le gobelet en un geste d’offrande, d’une voix chantante, il dit un psaume qui célèbre la terre de Chanaan et ses richesses apparaissant au delà du désert devant le peuple hébreu échappé d’Égypte par douze chemins ouverts dans la mer… un psaume qui glorifie le vin pur sorti des fouloirs antiques de Sichem et de Gamala… Le haut de son corps accompagnait le chant d’un balancement continu sur chaque hanche. Et il termina par l’invocation d’Isaïe.
— Voici Dieu qui est mon soleil et mon secours ! par lui, enfants d’Israël, vous puiserez dans la joie l’eau des sources de l’allégresse !
Béni soit Dieu qui sépare la lumière des ténèbres. Le sabbat des six jours de travail !
Béni soit Dieu qui a créé les différentes espèces de parfums, les diverses lueurs du feu !
Béni soit Dieu qui a séparé les saints des profanes et Israël de toutes les autres nations !