Quand le rabbin parla des parfums, il posa le gobelet, prit les feuilles de la menthe odorante, les porta à ses lèvres puis à ses narines. En parlant du feu, de sa main placée devant la bougie, Rabbi Youda fit le geste de masquer et de démasquer la flamme qui, à la fin du sabbat, libère les juifs de l’odieuse et incompréhensible contrainte de ne pas toucher au feu. Enfin, il but une partie du vin et appela les hôtes de la demeure comme il l’eût fait en quelque case bondée du mellah.
La femme s’approcha, trempa un doigt dans le liquide, passa ce doigt sur sa nuque et en frotta la paume de sa main gauche. La cérémonie était terminée. La juive vint s’asseoir près de l’officiant qui achevait de boire le vin du gobelet.
— Et maintenant, rabbi, raconte-moi ce qu’il y a de nouveau, dit la femme, curieuse de revivre un peu la vie du mellah.
— Peu de choses cette semaine, dit le rabbin ; la femme de Braham Lévy a mis au monde une fille morte, c’est la seconde fois ; son mari va la répudier et épousera probablement la fille de Menahem, mon neveu. Les Khakhamine ont déclaré illicite pour son mari la petite Rina qui cause toujours avec les jeunes gens sur le pas de sa porte. On dit qu’elle a été surprise avec l’un d’eux. Mais le mari ne veut pas divorcer. Il prétend sa femme pure. Il y a des disputes sans issues et, comme toujours, les juges hésitent au lieu d’appliquer la loi sans faiblesse. J’ai proposé de prendre l’avis du rabbin de Salé. Tu comprends que c’est faire avouer aux imbéciles d’ici leur incapacité, leur ignorance des textes. Ah ! si j’étais, moi, rabbin, si les chefs français voulaient m’écouter, il y aurait plus de justice ! Mais au fait, ajouta le vieux juif, tu me fais perdre mon temps avec tes histoires. Ne me dois-tu pas aujourd’hui une réponse ? allons, ne fais pas l’étonnée… Le musulman avec lequel j’étais associé est mort. Je t’ai expliqué l’autre semaine comment son fils prétend ignorer que son père me devait cent mouds de grain. J’ai tous les papiers en règle, mais, pour obtenir gain de cause, il me faudra arroser les mokhazeni du Pacha, le Pacha lui-même et aussi le chaouch du bureau. Que me restera-t-il pour nourrir mes deux femmes et mes enfants ? Je suis un malheureux ! Toi, le maître que tu sers est un homme important. Il n’a qu’à faire dire un mot au Caïd de la fraction et je serai payé sans marchandage… tu m’avais promis d’en parler à ton chrétien… l’as-tu fait ?
— Bien sûr… mais le maître m’a envoyée au diable dans sa langue et m’a dit qu’il ne voulait pas s’occuper de plaintes de ce genre.
— Alors ! — s’écria le juif qui devint tout à coup furieux et gesticulant — alors, à quoi nous sert que tu travailles, toi fille d’Israël, chez cet Idumi, chez ce fils d’Aissab, si tu ne peux rien en tirer pour les tiens ? Fille maudite dès le ventre de ta mère ! Et tu t’appelles Esther ? Esther notre sainte qui consentit à épouser Ashverus pour sauver son peuple ! Quel est l’homme qui t’a donné ce nom, à toi qui n’es même pas capable de me faire rendre cent mouds de grain ? cent mouds, je te dis ! Et mes enfants qui meurent de faim !
Jugeant que son ouaille récalcitrante à servir sa cause commençait à s’affoler, le rabbin joua plus ferme l’intimidation. Il devint lyrique et prit un air inspiré.
— C’est entendu, tu veux que je t’abandonne dans ta misère. Je cesserai de venir ici ; tu n’entendras plus les saintes prières ; tu ne mangeras plus que des choses immondes. Bien mieux, voici toute proche la fête de Purim où nous allons précisément glorifier Esther et Mourdikhaï, où nous allons brûler solennellement les images d’Aman que préparent en ce moment les enfants dans les Talmud-Tora. Et quand les Khakhamine, devant le peuple remplissant nos synagogues, frapperont de leur marteau de fer la bûche, tu sais bien la bûche que l’on garde pour cette cérémonie, quand ils frapperont en criant : mort à Aman ! mort à ses enfants ! je serai là et les coups que je frapperai t’atteindront sur la tête. Tu seras confondue avec la semence d’Aman, fils de Malek, que nous tuons tous les ans depuis des siècles… car la colère de Dieu le veut ainsi… car nous nous vengeons et je suis, moi, pauvre malheureux, un peu de la colère de Dieu !
Rabbi Youda s’arrêta essoufflé de sa pathétique période et constata que la femme, contrairement à ce qu’il attendait, s’était ressaisie. Une idée pratique lui était venue et l’avait empêchée sans doute d’apprécier la virulente apostrophe de son vieil ami.
— Calme-toi, rabbi, fit-elle, et ne crie pas si fort ; on pourra peut-être arranger cette affaire. Par exemple, je dirai au maître que ces grains sont à moi… au moins en partie, que je n’ai personne pour m’aider ; il aura pitié de moi et s’en occupera, s’il plaît à Dieu.