Ceux-ci tout à leurs affaires disparurent sans s’occuper des mendiants. Mais un personnage qui avait une prestance imposante et bénisseuse passait, suivi de deux domestiques. Il dit à haute voix vers l’homme :
— Tais-toi, serviteur d’un mécréant !
— Pourquoi cette injure ? demanda la pauvresse.
— Ce sont des choses qui arrivent, dit le mendiant ; celui-ci est un chérif Kittani. Ce sont des orgueilleux… Il y a une vieille haine entre eux et ceux de Moulay Bou Azza. Il m’a entendu prononcer ce nom, ça l’a mis en colère. Mais nous invoquons tous les saints sans nous occuper de leurs querelles. Dans mon métier il m’en arrive bien d’autres !
— Quel est donc ce métier ? dit la femme.
— Je mendie aux portes des maisons… c’est beaucoup plus difficile que de parler aux passants dans la rue. Il te suffira, en somme, de quelques leçons pour tout savoir.
— In cha’llah, si Dieu veut ! fit la mendiante.
— Mais une longue pratique permet seule de connaître ce qu’il faut dire au joint d’une porte fermée pour attendrir les habitants de la demeure. Ce sont les femmes qui nous entendent ; elles sont capricieuses et elles ont aussi des attachements particuliers, parfois tout à fait déconcertants, pour des saints qu’on ne pourrait jamais imaginer. Rien qu’à Rabat et Salé il y a plus de cent seyid. Comment s’y reconnaître ? Aussi, à la longue, j’en viens à ne plus invoquer qu’Allah !
— Ala Karim el Kourama ! au nom du plus généreux des généreux ! cria le mendiant interrompant un moment sa leçon pour penser aux affaires.
La femme clamait après lui et, pendant quelques instants, leurs deux voix alternées résonnèrent en cadence rapide dans le brouhaha de Souiqa.