A telle enseigne que les étrangers en fraude se crurent découverts et tout de suite se mirent à délibérer. Le plus urgent leur parut de clore en la payant cette bouche indiscrète. Ils s’étaient accroupis tous en rond autour de l’un d’eux qui devait être le trésorier de la bande. Celui-ci fouilla dans une djebira et sortit quelques pièces, sous les yeux soupçonneux de ses compères. Puis, la décision prise et l’aumône faite au giron de la femme, ils se perdirent dans la foule.

— Étonnant ! dit la pauvresse, trois roboa ! ils sont bien riches, ces hommes !

— Non, dit le mendiant, mais ils ont eu peur. N’exagère pas d’ailleurs la fréquence de ces aubaines. Dieu a béni notre rencontre, voilà tout ; qu’il soit loué !

— Tu es très savant, dit la femme ; que faut-il crier pour ces musulmans bien habillés qui viennent ?

— Tu peux leur dire ce que tu voudras, ils ne te donneront rien. Ce sont des commerçants riches d’ici qui vont à la prière. Regarde plutôt pour ton instruction ces gens du Sous. Ce sont des Chleuhs aussi, mais pas les mêmes que ceux de tantôt. Ils sont tous de taille moyenne, leur visage est un peu jaune.

— Et ils ne sont pas vêtus comme les autres, dit la pauvresse.

— En effet, reprit l’homme, ils ont chacun une pièce au moins de leur vêtement empruntée aux chrétiens, qui la veste, qui le pantalon, et ils ont des souliers munis de clous.

— Ils ne vont donc pas à la mosquée ? demanda la mendiante.

— Ils n’y pensent guère. Ils excellent à travailler avec les chrétiens. Ce sont les frères de race de tous les boqqala, de tous les attar, de tous les petits marchands de la ville. Ils donnent d’ailleurs très volontiers aux pauvres, ajouta le mendiant en ramassant le sou jeté par un des Chleuhs sur le mouchoir que l’homme en s’installant avait étalé devant lui.

— Tiens, voilà des fellahs Zaers, avec leurs ânes ; ils sont dégourdis, ceux-là… ils sont ici chez eux… Ala Moulay Bou Azza ! cria-t-il à l’adresse de ces paysans.