— Ainsi, vois ce groupe qui stationne là-bas devant une boutique de chrétien. Regarde l’air gauche de ces grands et forts hommes. Ils ont des djellabas blanches de laine tissée sous leurs tentes et tous un bout de rezza entortillé autour de la tête et dont un pan cache le haut du crâne. Ils se tiennent entre eux par un coin de leur vêtement ; ils ont peur de se perdre ; ils sont curieux et affairés comme des chacals qu’on aurait invités dans un douar. Ce sont des Chleuhs du Djebel Fazaz dont la tribu n’est sans doute pas soumise aux Français. Aussi ne sont-ils pas à leur aise. Ils ont de l’argent, ils sont dépaysés. Ne leur parle pas de Si Abdelqader ben Djilali… essaye plutôt l’Ouazzani… dis comme moi d’ailleurs.
— Au nom de Moulay Abdallah Chérif, au nom de la maison qui est notre caution ! glapit le mendiant[2].
[2] Dar ad domana. — Maison de la garantie, de la caution, nom que l’on donne à la famille d’Ouazzan.
Le groupe des Berbères s’avançait, bousculé par les passants pressés dont il ne savait pas se garer. L’appel au nom de la famille d’Ouazzan ne parut pas les intéresser.
— Ils sont de la montagne tout à fait, dit l’homme, ils ont peu de religion ; il faut tomber juste sur leur marabout à eux.
— Ala Sidi el Ghali ben el Ghazi, cria le meskine.
Le petit groupe s’était arrêté net et chacun regardait prudemment du côté où était venue l’invocation au marabout vivant de leur tribu.
— Je m’en doutais, ce sont des Zaïane, fit le mendiant, tu vas voir.
Et tout à l’affilée il dégoisa, avec l’accent montagnard, les noms de tous les personnages religieux susceptibles d’intéresser ces Berbères.
— Au nom de Sidi Mahdi, et au nom de Sidi Khiri en Naciri, et au nom de Sidi Ali Amhaouch.