— Imagine-toi, reprit l’homme, lorsque tous deux furent fatigués d’un quart d’heure de supplication épileptique, imagine-toi qu’un jour, épuisé d’avoir crié devant des portes closes, énervé, fourbu, ne sachant plus que dire, je gémissais des phrases incohérentes. Il m’arriva à une dernière station d’en appeler au sultan des saints, Sidi Ahmed Tijani. Entendant venir, je répétais l’invocation, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et une vieille m’asséna un grand coup de bâton en me criant : « Le Sultan des saints, c’est Allah ! ce n’est pas Sidi Ahmed Tijani ! » Je te demande un peu de quoi les femmes vont se mêler ! Elles n’ont pas assez de tous leurs saints de la ville et du dehors et les voilà qui s’occupent de Dieu ! Celle-là avait raison, d’ailleurs, j’en conviens.
Puis il reprit sa furieuse kyrielle d’invocations. La femme se joignait à lui en écho de plus en plus stylé.
— Sais-tu, dit l’homme quand ils durent s’arrêter faute de souffle, sais-tu qu’ensemble nous pourrions faire de bonnes recettes ? Toi tu garderais ta place bien choisie ; j’irais moi mendier aux portes ; je t’enseignerai tout ce qui t’est nécessaire ; sais-tu cela ?
— Dieu le sait mieux que moi, répondit la pauvresse.
— Cet enfant gras que tu avais naguère, tu ne l’as plus ?
— On me le prêtait, je l’ai rendu, dit la femme.
— Et ce petit que tu as maintenant ?
— Ce fut écrit et je l’ai enfanté.
— Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu très haut et sublime ! dit l’homme sentencieux et discret. Quelle est ta tribu, femme ?
— Je ne sais, dit-elle ; j’ai grandi dans la maison de Sidi Kebir, l’alem de Fez. C’est une maison pleine de monde. Le maître avait plusieurs femmes et, parce qu’il m’embellit, il y eut de grandes querelles. Pour avoir la paix, il me maria à un de ses esclaves. Celui-ci fut tué par des Beni M’tir un jour qu’il revenait de la forêt d’Azrou avec des mules chargées de bois. Abandonnée aux méchancetés des femmes, je me suis sauvée et suis allée me réfugier chez un chrétien. Le maître m’a réclamée ; il y a eu des discussions au cours desquelles il fut obligé d’avouer au qadi que j’étais horra, qu’il n’avait aucun papier prouvant que j’étais son esclave. Alors le chrétien m’a gardée et fait travailler chez lui. Il voulait m’avoir, mais j’ai été à son domestique, musulman comme moi. Puis il y a eu des choses terribles auxquelles je n’ai rien compris ; on a fait une sorte de Djihad. Mon compagnon a tué son maître le chrétien, puis il est parti au pillage et je ne l’ai plus revu. Je m’étais jointe en attendant aux femmes qui poussaient des youyous sur les terrasses. Tout le monde était content, on excitait les moujahidine. Puis les chrétiens sont venus plus nombreux, le canon passait sur les maisons de Fez. Tout le monde s’est caché ; les voisins m’ont chassée, parce qu’ils savaient que j’avais vu tuer le chrétien et ils craignaient que les soldats ne me trouvent chez eux. J’ai erré pendant trois jours, affolée par tout ce que je voyais et tourmentée de faim. Un autre chrétien m’a trouvée évanouie, m’a soignée et m’a fait travailler chez lui. Il aimait la harira[3] ; je lui en faisais, mais il la mangeait le soir et non le matin. Comprends-tu cela, toi ? Presque tout de suite d’ailleurs il est parti pour Rabat avec un convoi. Il m’a mise sur une des voitures avec des Madame Sénégal qui tout le temps m’effrayaient en indiquant par signes qu’on allait me couper la tête. Mais le conducteur était musulman algérien. En arrivant ici, près de l’oued, il a abandonné la voiture et nous nous sommes sauvés tous les deux la nuit. Nous avons vécu ensemble ; c’était un souteneur et un ivrogne ; il a disparu et je suis restée seule avec Dieu.