Vers l’intérieur, la pièce qui nous occupe s’ouvrait sur une galerie dont le plancher tremblait sous les pas et où aboutissait, venant du porche, un escalier tortueux, sans jour, dont les marches inégales atteignaient finalement la terrasse. Là, dans un angle, sous un abri maçonné par les nouveaux occupants, deux soldats emmitouflés veillaient autour d’un projecteur, prêts à en darder le faisceau sur la campagne environnante.

De ce point élevé la vue embrassait Khenifra endormie.

Tout en bas l’oued grondait et dans l’obscurité, ses eaux, comme si elles avaient absorbé toute la lueur des étoiles, apparaissaient bouillonnantes et lumineuses, bleu d’acier. On les voyait, après de violents sursauts au contact d’aspérités basaltiques, se mouler en une vague unique, puissante et lisse pour s’engouffrer sous l’arche ogivale du pont. La traînée claire s’éteignait tout d’un coup pour reparaître un peu plus loin mais faible, chancelante et douteuse jusqu’à se perdre dans le noir tout à fait.

Au delà du pont, sur la rive gauche, se devinait dans l’ombre la masse épaisse de la Casba principale, de la Casba du caïd Mohammed, tyran des tribus Zaïane confédérées sous ses ordres, créateur et maître incontesté de Khenifra, jusqu’au jour où les Français dressèrent, sur la tour carrée de son burg, leur longue antenne de fer d’où partent ces fils qui scintillent la nuit par excès de tension électrique.

A l’opposé, sur l’autre rive, s’étendait Khenifra, longtemps docile sous la menace du pesant château fort de Moha. D’abord, le long du fleuve, les maisons plus hautes où le Zaïani logea ses fils, ses neveux, gardiens délégués du maître au contrôle de la bourgade ; puis tout de suite après, basses et humbles, les cagnas en torchis rangées, et comme aplaties sous un toit unique dont la grisaille apparaissait dans l’obscurité, sorte de carapace imprécise où les rues, les places découpaient pourtant des lambeaux, des lanières plus sombres et sous laquelle, en cette heure même, haletait le souffle de huit cents hommes endormis.

Et il y en avait partout : dans les demeures des commerçants fasis qui troquaient là « les choses venues de la mer », comme disent les Berbères, contre la viande et la laine des troupeaux. On leur avait donné les boutiques de la kaïsseria, le marché aux étoffes. Ils avaient aménagé à leur goût le souq du sucre et celui du sel. Dans les fondouqs nettoyés étaient installés leurs magasins, leurs bureaux. Et les mieux partagés avaient été ceux auxquels échurent les maisons des nombreuses prostituées qui, plus encore peut-être que le sucre, le thé et la cotonnade, firent le succès et la richesse de Khenifra. Puis l’œil peu à peu s’adaptant aux ténèbres y discernait une tache plus claire, un ensemble de petites choses alignées et sans doute blanchies à la chaux. C’était un cimetière situé, contrairement à l’usage, au beau milieu des logis et où des soldats de races diverses gisaient mélangés. Soucieuse de leur sommeil, pour leur éviter toute profanation, la Khenifra militaire gardait ses morts auprès d’elle et dormait avec eux, sous la protection de ses sentinelles, de ses armes, de ses fils barbelés.

Ceux-ci ne se voyaient certes pas la nuit du mirador où le projecteur somnolait, la paupière baissée sur sa fulgurante rétine. Ils étaient là pourtant des kilomètres de fil d’acier élongés, croisés, comme la trame d’un large ruban, autour de la petite ville. On les avait chargés d’épines et, qui plus est, d’un tas de choses sonores suspendues, boîtes de conserves vides, bidons de pétrole épuisés, objets bruyants au moindre heurt. Tout cela pour entendre, pour éventer le glissement du Berbère nu qui, si volontiers et comme par fanfaronnade, passe ensanglanté au travers des ronces métalliques et, rampant, va poignarder un homme ou voler un fusil.

Et cette nuit-là, comme il faisait très froid, on entendait de temps à autre battre leur semelle les troupiers qui, deux par deux, de place en place veillaient, écoutaient derrière la trame d’acier.


Les officiers s’attardaient autour de la grande table qui les réunissait aux heures des repas. Le commandant du poste, somnolent, feuilletait un rapport. Un bridge silencieux occupait des capitaines. Deux jeunes gens s’amusaient à suivre les évolutions gauches d’un énorme scorpion noir qui, sans doute engourdi par le froid, avait lâché la fente du plafond où il vivait et, avec de menus cailloux rouges, était tombé sur la nappe. D’autres officiers faisaient leur correspondance, d’autres encore causaient à voix basse entre eux. Tous attendaient les rekkas, les courriers légers qui, chaque quinzaine, apportaient des lettres à ce poste complètement coupé de l’arrière et dont le ravitaillement se faisait à intervalles espacés et à grand renfort de bataillons.