La bande de Moha retomba à ses ordres parce qu’elle était fatiguée de penser. Quelques entêtés furent bâtonnés, ligotés sur des mulets avec le corps de Jacob. Les notables subjugués par les idées de Moha dont ils profiteraient largement, ou réduits par la crainte, obéirent au mouvement général. Bouhassous enfin, qui savait bien l’arabe, fut envoyé par l’Amrar auprès du caïd Reha qui commandait les soldats et se chargea de le mettre au courant de ce qui se passait et de lui expliquer la nécessité politique de faire, tout de suite, acte d’utilité pour la tribu.


Ce fut une razzia merveilleuse. Les Zaïane guidèrent au plus court les soldats du Makhzen. Avant la fin du jour, on arriva aux passerelles qui servent à franchir l’Oum er Rebia dont le lit est, par là, un boyau très étroit et tourmenté. Les campements vides de leurs défenseurs furent criblés de balles. L’affolement y fut affreux et les Zaïane se ruèrent à l’assaut. Moha laissa faire ses gens et, très sagement, resta auprès des soldats, dirigea leurs coups, veilla au retour offensif des guerriers absents et en fit le massacre.

Cette nuit-là vit la destruction des Mrabtine d’Oulrès. Le lendemain, les troupeaux, les animaux de bât surchargés de prises, les femmes, les enfants marchèrent vers les tentes des Aït Harkat groupées dans la plaine d’Adekhsan. Les soldats hébétés d’orgies, encombrés de captives que Moha leur donnait ainsi dès le premier jour pour les attacher au pays, entrèrent sans peine dans la communauté à la faveur du triomphe commun. Mais le vrai triomphateur fut l’Amrar. Sa tribu des Aït Harkat se trouva subitement riche et puissante, car elle eut beaucoup de moutons et des femmes en surnombre pour travailler la laine et enfanter des guerriers. Moha profita de la faveur populaire et des fusils du Makhzen ; il fit tuer ses ennemis et imposa ses volontés aux assemblées berbères.

Tels furent les premiers pas de Moha fils de Hammou dans la voie du despotisme. C’est du moins ce que raconta Si Qacem el Bokhari, Caïd reha des soldats du Makhzen, lorsque, lassé de quarante ans de servitude auprès du Zaïani, il obtint des Français l’autorisation de revenir à Meknès, sa ville natale, où il mourut bien paisiblement. Qu’Allah lui fasse miséricorde !

Rabaha, fille de l’Amrar

Un clairon sonna le couvre-feu dans la nuit froide. Les notes heurtèrent les parois à pic du Bou Haïati qui les renvoya, en face, aux escarpements du Bou Gergour. L’air sec et pur fit paraître plus cuivrées encore les notes filées du légionnaire désœuvré qui longtemps, avec un plaisir évident, répéta sa sonnerie. Puis l’homme disparut dans sa cagna et Khenifra, de toute part armée, ceinturée de fils de fer barbelés, hérissée de mitrailleuses, parut s’endormir jusqu’au lendemain.

Les officiers du poste étaient réunis, pour la plupart, dans une grande pièce servant de salle à manger et située au premier étage de la maison d’El Aïdi, neveu de Moha le Zaïani. Cette demeure assez considérable et décorée du nom de Casba, comme toutes celles construites par les chefs de la tribu, était sise sur la rive droite de l’Oum er Rebia, à une centaine de mètres en amont du pont qui traverse ce fleuve devant Khenifra.

La salle où l’état-major du poste prenait ses repas était une vaste pièce, grossièrement décorée de badigeons mauresques, dont le plafond, en rondins de tuya mal joints, laissait voir le mélange de terre rouge et de débris qui servait d’assiette à la terrasse. Deux autres pièces plus petites s’ouvraient à droite et à gauche sur la première par deux grandes portes où l’artisan maladroit avait, d’un ciseau enfantin, imité les sculptures classiques des maisons de Fez ou de Meknès. Tout cet ensemble mal bâti était enlaidi par quatre hautes poutres en bois soutenant le plafond défaillant et ces supports étaient eux-mêmes à ce point fendillés, que le génie militaire inquiet les avait cerclés de fer. Cette demeure branlante et son décor raté laissaient deviner l’orgueil du rude Berbère, coupeur de routes et parvenu, qui voulut un jour poser au pacha maure parmi ses sauvages compagnons.

En façade, la maison d’El Aïdi possédait, au-dessus de l’Oum er Rebia, des fenêtres grillagées, sans vitres, étroitement masquées de lourds panneaux en bois. La maison était pleine du mugissement furieux du fleuve bondissant entre ses berges de basalte pour s’engouffrer sous le pont de Khenifra. Toutes portes closes, on avait encore la sensation d’être dehors et particulièrement ce soir-là où le courant d’air froid qu’amène l’oued du haut des monts gémissait aux joints mal faits des grossières fenêtres.