A peine le rekkas avait-il achevé de parler qu’une voix s’éleva du côté des notables brisant le silence de la foule stupéfaite et plus lente à comprendre.

— Moha vous a fait abandonner vos douars. Moha vous a trahis. Il a livré vos femmes et vos enfants aux Mrabtine.

Alors l’Amrar joua son dernier jeu. Rien dans sa voix et sa personne ne trahit l’émotion. Bien plus, un enthousiasme emballa ses gestes et sa harangue.

— Frères, hurla-t-il, le jour de votre vengeance est arrivé. Ce soir vous serez les maîtres d’Oulrès jusqu’aux sources de l’Oum er Rebia. Vous aurez les prairies et les champs d’orge. Vous aurez Ighezrar Essoud et les mines de sel des Mrabtine. Leurs femmes vous apporteront en pleurant le sel que ces voisins cruels vous vendent si cher. Vous le vendrez à votre tour à toute la montagne. Trompés par ma ruse, les gens d’Oulrès ont dégarni leur vallée pour aller vers vos douars. Il y a six heures de chemin pour rejoindre ceux-ci. Il n’y a que trois heures d’ici à Oulrès par Mrirt et voici une troupe de quatre cents fusils dont je vais prendre le commandement et qui feront pour vous des choses que les Mrabtine n’imaginent pas.

De son geste autoritaire, Moha montrait la petite colonne de soldats arrêtée dans l’oued et dont les chefs faisaient de loin, aux Zaïane groupés sur le tertre, des signes de reconnaissance en agitant des pans de burnous.

La logique de Moha basée sur la connaissance des distances familière à ses hommes, le désir ardent de piller les Mrabtine, voisins redoutés, l’espoir de mettre la main sur des gisements de sel convoités par toute la région, sur une denrée dont le besoin les forçait constamment à subir les exigences de leurs ennemis, tout cela emporta la volonté de la horde. Que faire d’ailleurs s’il était vrai qu’il y eût là tout près d’eux quatre cents fusils ? Les combattre ? La chose paraissait impossible et stupide puisqu’on offrait de les employer au superbe coup monté par Moha. Celui-ci continua :

— Le rekkas était chargé de me prévenir et non de vous alarmer. Il a exagéré, il sera puni. Pensez-vous que je puisse, moi, laisser mon clan sans défense ? Vos douars n’ont rien à craindre. Ils ont plus de fusils que vous n’en avez ici.

— J’en témoigne, dit la voix furieuse de Bouhassous, qui, sentant qu’il fallait brusquer les choses, surgit dans le cercle le couteau à la main. Et Jacob fils de Mohand qui avait parlé de trahison vint, en tournant sur lui-même, s’abattre devant Moha la poitrine trouée.

— A vos chevaux ! ordonna celui-ci.

Les serviteurs pliaient déjà la tente et la chargeaient sur les mulets. La bande suivait l’impulsion de l’Amrar. Elle était incapable de raisonner plus longtemps sur des faits dont l’importance et la succession rapide dépassaient sa capacité de compréhension. Tous ceux qui ont eu à manier ces populations encore très primitives ont constaté la difficulté qu’il y a de soumettre leur réflexion à un effort prolongé. Et il est arrivé bien souvent que nos officiers ont été mal renseignés parce qu’ils ont cru possible de triturer de questions, pendant des heures, le cerveau d’un indicateur berbère plein de bonne volonté mais incapable de suivre, aussi vite et aussi longtemps, un interlocuteur chrétien.