— Est-ce toi Jacob, fils de Mohand, qui m’as demandé ce que j’avais promis ? J’ai promis de donner la protection des Aït Harkat aux gens de Fez qui viennent au travers de tribus en siba acheter vos moutons. Ai-je eu tort ? J’ai promis de défendre contre les coupeurs de route les commerçants qui apporteraient des marchandises à Khenifra. Et ainsi ont diminué les prix. Ai-je bien fait ? J’ai promis enfin — et cela tu n’en sais rien, ô Jacob, fils de Mohand — de forcer les tribus à rester en paix avec le Makhzen. Pour cela, j’ai expliqué que vous, Aït Harkat, mes frères, vous étiez les plus forts, les plus courageux, les plus dignes de commander aux autres, mais que nous manquions d’armes pour imposer la paix. J’ai obtenu pour vous des fusils et des cartouches !
Moha se tut et s’assit sur la pierre au milieu des notables et de là surveilla attentivement le résultat de ses paroles.
L’effet en fut considérable. Pour tous ces batailleurs, pour ces pillards fieffés, la perspective de pouvoir faire la guerre en force primait toute autre considération. Moha n’avait évidemment dévoilé que ce qui lui convenait. Il ne pouvait avouer d’un seul coup qu’il avait en réalité fait au Sultan une soumission complète, accepté une garnison, deux ou trois cents hommes dirigés par un caïd Reha, sorte de capitaine, et qu’il attendait le jour même. Moha comptait bien d’ailleurs sur la lassitude chronique, la versatilité du Makhzen pour garder le bénéfice de ce secours sans rien donner en échange. Probablement, ces soldats, Berbères du Haouz pour la plupart, lancés par le Sultan en enfants perdus dans ce pays sauvage, noyés parmi d’autres Berbères, abandonnés sans solde, sans liaison avec le Gouvernement central, feraient comme beaucoup d’autres, oublieraient leur rôle, se marieraient, se fondraient dans la masse.
Tel a été, en effet, le sort de toutes les garnisons que le Makhzen envoya à différentes époques dans le bled siba soi-disant pour l’y représenter. Il le faisait, le plus souvent, par application d’une coutume ancienne, peut-être opportune et justifiée sous Moulay Ismaël par exemple, mais qui, sous d’autres régimes, n’avait que la valeur d’une qaïda marocaine, de cette « chose établie » que l’on suit d’un respect béat et d’autant plus volontiers qu’elle évite l’effort de chercher mieux et excuse toutes les bêtises. Ces petites troupes donc n’ont fait que renforcer et armer les tribus hostiles. Et de cette erreur et de bien d’autres qaïdas, le Makhzen serait peut-être mort.
Moha comptait, non sans raison, que les choses se passeraient chez lui comme ailleurs. Pour le moment, les soldats serviraient à ses projets en augmentant, par quelques coups de main heureux, son prestige dans la confédération. Ils formeraient en tout cas le noyau d’une force qu’il saurait accroître et qui manquait encore à son ambition. Mais il était plus facile de se faire donner des soldats par le Sultan que de décider la tribu à les admettre. Aussi l’Amrar avait-il parlé seulement d’armes et de munitions attendues.
Un brouhaha énorme de voix roulait sur l’assemblée. On ne discutait plus les mérites de Moha, on parlait uniquement de fusils et de cartouches. Ces mots magiques aveuglaient la foule, l’empêchaient de discerner la ruse. Mais les notables moins impressionnés avaient compris. Ils étaient une douzaine représentant chacun toutes les voix de leur clan et, parmi ces personnages, Moha n’avait pour lui que Bouhassous et deux autres chefs de file moins importants. Plusieurs donc se levèrent et saisirent l’Amrar à la gorge en lui criant des injures. Dans cette bousculade où déjà les couteaux sortaient de leurs gaines, le vieux Ben Akka jeta son fusil en travers des bras qui s’étreignaient. Par ce geste coutumier, il imposait son arbitrage, peut-être seulement pour ramener l’assemblée au calme, peut-être aussi parce que l’ascendant de son neveu agissait sur lui.
Les mains s’ouvrirent et Moha en profita pour se dégager et s’élancer hors d’atteinte immédiate jusqu’à sa tente, à quelques pas. Le groupe des notables s’en prenait à Bouhassous qui discutait et carrément tenait tête. La foule, un instant étonnée de la querelle surgie entre les notables, leur tourna subitement le dos pour regarder au loin. On criait : les voilà, les voilà ! on se montrait un nuage de poussière qui s’élevait, dans le nord de la plaine, sous les foulées d’un convoi ou d’une troupe. Moha regardait la scène, mesurait le danger. Il s’appuyait au grand support de cette tente de guerre, dressée pour recevoir dignement le chef des soldats du Makhzen et où il s’attendait maintenant à mourir sous les couteaux du peuple enragé. Celui-ci, stupide, ne comprenait rien encore, captivé tout entier par la réalisation des promesses de Moha ; rien ne pouvait venir de ce côté de la plaine si ce n’étaient les armes et les munitions annoncées. Mais si les ennemis de l’Amrar parvenaient à ressaisir la pensée de la foule et à lui crier la trahison, c’en était fait de Moha.
Un incident imprévu vint compliquer encore la situation déjà critique. Un rekkas, un coureur, arrivait de Khenifra. C’était un homme d’une vigueur exceptionnelle, bien connu de toute la tribu pour sa remarquable aptitude à la course prolongée. Il s’appelait Raho mais le peuple le nommait « Tamlalt », c’est-à-dire gazelle. Il était presque entièrement nu ; des lambeaux de cuir protégeaient ses pieds. Il avait sur les épaules un sac en sparterie de doum tressé où il puisait des aliments qu’il mangeait sans s’arrêter.
L’homme arrivait couvert de poussière, et, comme on avait vu qu’il faiblissait, tout de suite quatre des assistants s’élancèrent, l’enlevèrent dans leurs bras pour le déposer devant la tente aux pieds mêmes de l’Amrar. On lui jeta de l’eau à la figure et on lui en mit dans la bouche quelque peu qu’il rejeta presque aussitôt pour éviter de la boire. Puis il débita ce qu’il venait annoncer : les douars de la tribu étaient, au moment où le frère de Bouhassous l’avait lancé, sur le point d’être attaqués par les Mrabtine d’Oulrès. Ils réclamaient des secours, le retour de l’Amrar et des hommes partis avec lui.
Moha, par-dessus les têtes des assistants penchés vers le coureur, vit la petite colonne des soldats du Makhzen qui débouchait dans Tendra et s’avançait de son côté.