Mais nous voici loin de la plaine de Tendra où Moha, pas très certain de réussir, cherchait à rouler l’assemblée populaire des Aït Harkat.
Le discours de l’Amrar émaillé intentionnellement de rappels constants à la coutume, au régime démocratique des djemaas, produisit son effet. Ces gens, dont un témoin qualifié a dit si bien qu’une moitié de leur vie se passe en discussions publiques[12], goûtaient chez Moha, à défaut d’éloquence, la fougue et la vigueur des termes.
[12] Expression relevée sous la plume du capitaine Nivelle qui longtemps dirigea la tribu berbère des Aït Nedhir.
Espérant à peu près tenir son auditoire, Moha chercha à conclure.
— Ainsi donc, dit-il, quand j’eus raconté là-bas ce que vous êtes, personne, parmi ces scribes et ces tolbas, n’a plus eu envie de venir de votre côté. Vous l’avez vu, le Makhzen est parti.
Il y eut des approbations, mais quelques entêtés, parmi les députés de la tribu, demandaient des précisions.
— N’as-tu rien promis ? dit l’un.
— Comment as-tu accepté ce beau burnous noir ? cria un autre.
— Si je te le donne le prendras-tu ? répondit Moha. Il m’a coûté assez cher au prix que j’ai dû mettre pour graisser tant de mains tendues, sans compter les dangers courus ; car lorsqu’on ose, en homme de siba, se présenter devant le Sultan, on a plus de chance d’être jeté en prison que de recevoir des cadeaux. Il a dit d’ailleurs : « C’est un Aït ou Malou, un enfant de l’ombre, donnez-lui un selham noir. Et ainsi, il se distinguera des autres. » Vous savez bien, en effet, que pour être Makhzen, il faut être habillé de blanc.
— C’est vrai, c’est vrai ! cria-t-on dans la foule, ce n’est pas un selham du Makhzen.