— J’en témoigne, dit Bouhassous.

— Écoutez bien ! Ces gens étaient en appétit, mais ils se souviennent du passé. Je leur ai raconté que vous êtes nombreux, forts et bien armés. Je leur ai dit que chez vous personne ne commande s’il n’est désigné par les anciens au consentement de la tribu entière, que vous êtes plus terribles qu’au temps où Moulay Sliman fut pris par les Aït ou Malou dont vous faites partie. C’est une histoire que vous avez oubliée parce que vous n’avez pas de tête, mais moi je sais et je vous ferai voir, dans un vieux coffre de mon père, l’étendard laissé par ce sultan aux mains de vos aïeux.

— J’en témoigne, dit encore Bouhassous.

La foule, impressionnée par le récit de l’Amrar, paraissait moins houleuse. La plupart des assistants, pour mieux écouter, s’étaient assis par terre, non point comme les Arabes des villes qui doivent à l’entraînement prolongé de l’école coranique et de la prière une aptitude spéciale à s’asseoir sur leurs jambes reployées, mais accroupis au contraire à la façon de nos paysans, les genoux à hauteur du menton et les mains jointes en avant. Et ceci est un détail important dans les distinctions à faire entre les deux races arabes et berbères.

Moha avait, comme il convenait à cette heure critique où il jouait gros jeu, amené un témoin, un répondant de sa sincérité, et non de mince importance. Bouhassous était le fils du vieux Ben Akka et, en raison de l’âge de celui-ci, chef déjà reconnu du clan principal, de ce qu’ils appellent l’os même de la tribu, le maître tronc dont les autres fractions ne sont que les rameaux. Très tôt, Bouhassous avait reconnu la supériorité de son cousin et embrassé sa cause. Toujours il lui resta fidèle et dans les jours graves, depuis que le Zaïani nous tient tête, les tentes des gens de Bouhassous ne se sont jamais séparées de celle du maître sans cesse menacé.

On conçoit l’importance pour Moha d’un appui aussi ferme au moment difficile où il cherchait à faire admettre par l’opinion maîtresse son alliance avec le Makhzen. Ceci est, en effet, le début de la vie politique d’un chef berbère de grande valeur. Simple Amrar de guerre nommé et jalousement surveillé par les djemaas, il est déjà parvenu, grâce à sa valeur personnelle et par ses qualités de meneur de bandes, à agrandir le territoire de sa propre tribu aux dépens des tribus voisines de la même confédération. Son ambition va plus loin. Il veut dominer cette confédération tout entière et se tailler un fief important dans le bled siba, c’est-à-dire là où le Sultan ne commande pas. Il y arrivera malgré deux sérieux obstacles : d’abord l’hostilité des Berbères à toute autorité susceptible d’échapper au contrôle des assemblées populaires, ensuite l’influence religieuse d’Ali Amaouch, grand marabout de la montagne, descendant d’une longue lignée de thaumaturges adorés, véritable pôle vivifiant de la volonté berbère faite d’un immense et mystique orgueil de liberté. Ali Amaouch trouva dans la doctrine de la secte des Derqaoua un merveilleux moyen de captiver l’esprit libertaire des montagnards qui l’entourent. « Il n’y a de Dieu que Dieu, dit-il, hors de lui il n’est point de maître. » Nous reparlerons de cet homme. Moha ou Hammou, au contraire, est profondément antireligieux. Sa vie n’a été qu’un long blasphème. Il n’est point d’avanie qu’il n’ait faite aux bons musulmans. Il n’aura d’ailleurs aucune morale, aucun frein et, devenu despote, il entraînera ses proches aux pires orgies et son peuple à toutes les rapines, à tous les excès contre ses voisins. Il permettra tous les crimes pour justifier les siens.

Comprenant, dès le début de sa carrière, son impuissance à discipliner l’esprit démagogique berbère, il a résolu de faire appel à la force. Il se met d’accord avec le Makhzen qui, partout où il ne peut atteindre, cherche des hommes qui commandent en son nom. Il recevra donc du Sultan des soldats, des armes, de l’argent. Il dénaturera aux yeux de son peuple simpliste l’esprit et la forme de cette intervention. Puis, un jour, le Gouvernement central faiblira. Et alors, Moha ou Hammou qui n’a jamais été de bonne foi et qui est Berbère par-dessus tout, s’allégera d’une suzeraineté d’ailleurs lointaine. Il dressera contre le Makhzen son autorité appuyée sur des masses sauvages et armées. Le Maroc aura son duc de Bourgogne et les sultans feront avec lui une politique de finasserie et de tractations pas toujours brillantes. L’un d’eux, Moulay Abd-el-Hafid, lui demandera son mezrag, sa protection pour pouvoir gagner Fez en évitant le bled makhzen encore fidèle à son frère Moulay Abd-el-Aziz. Entre temps, Moha, au travers de fortunes diverses, aura maté ses compagnons, domestiqué à son profit la coutume berbère. Les djemaas ne s’assembleront plus que pour exécuter ses ordres.

Moha, d’ailleurs, aura de vraies qualités de chef. Il améliorera l’état social de sa confédération ; il fera la guerre, mais conclura aussi des paix opportunes et emploiera souvent la politique des mariages. Il développera l’élevage et à ce point qu’à l’arrivée des Français, la confédération des Zaïane alimentait en moutons les grandes villes du Maroc.

Il construira une petite ville, Khenifra, et y créera un important marché. Là s’établiront des transactions suivies et les gros commerçants de la côte y auront des représentants. Les Zaïane connaîtront toutes les marchandises indigènes et celles de l’étranger dont ils ignoraient jadis l’usage. Les vices du dehors pénétreront aussi à Khenifra avec la pacotille et la bourgade berbère et les châteaux forts où vivent Moha et les siens deviendront des repaires de folie.

Le despotisme allait crouler dans l’orgie sanglante ou crapuleuse quand parurent les bataillons français. Alors le tyran devint un sauveur ; le peuple oublia ses débordements et ses crimes pour ne plus voir que le chef qui l’avait discipliné, assoupli au combat et surtout merveilleusement armé.