Mais au fait, ajouta-t-il, je ne vois aucun notable des fils de Maï. Ils sont occupés sans doute à creuser des silos, à bâtir des casbas sur le territoire qu’ils ont gagné depuis que je les commande. Ce sont des ingrats. Ils paieront l’amende pour ne pas avoir répondu à mon appel. Y a-t-il une protestation au nom de la coutume ? demanda Moha en s’adressant aux anciens.
Ceux-ci acquiescèrent en portant la main à leur front.
— A toi, maintenant, Hossein, mon frère, qui m’as accusé tout à l’heure ; et soyez tous témoins de ce qu’il pourra répondre ! Qui a chassé les Aït Bou Haddou de Khenifra pour vous la donner ? N’est-ce pas mon père et moi son continuateur ? Qui a mis entre vos mains, après l’avoir réparé, le pont par lequel vous pouvez aujourd’hui franchir l’oued et sauver vos enfants et vos troupeaux de la neige ?
— C’est toi, c’est toi ! commencèrent à répondre des voix dans la foule, tandis que Hossein se taisait, obligé de reconnaître l’œuvre de son frère. Mais il réitéra avec entêtement son grief :
— Tu as traité avec le Makhzen et sans consulter la djemaa. Tu es trop indépendant.
— Je vous ai sauvés tous du servage, reprit Moha. Et tourné vers la foule, ses bras tenant étendus les pans de son selham, ainsi que deux grandes ailes noires, il les referma lentement en croix comme s’il voulait en recouvrir et protéger ceux de sa race.
Puis, baissant le ton, il chercha des mots pour persuader ces gens simples.
— Écoutez-moi, ô Imaziren, ô hommes libres ! Le Sultan, ses troupes, ses canons, ses scribes, tout le Makhzen étaient chez les Tadla. Par la force, par la crainte et aussi par les paroles mielleuses entortillées de religion, par l’argent, par tout ce qui trouble et divise et jette le doute entre le père et le fils, il est arrivé à transformer en enfants les plus fermes guerriers. Il les a mis en tutelle et ils paient l’impôt à un homme qu’ils ne verront peut-être jamais plus. Et vous, enfants de la montagne aux grandes ombres, qui n’avez que vos bras et quelques fusils, auriez-vous pu lutter de force et de ruse avec ceux qui ont la langue et le roseau, qui prononcent des mots inconnus pour vous et qui écrivent des sortilèges sur de grandes feuilles blanches ? Et ils ont des canons, des fusils, de l’argent ! Moi, je suis allé là-bas. Mon cousin Bouhassous était avec moi.
— J’en témoigne, dit Bouhassous.
— En voyant cette immense mehalla qui mangeait la moisson des Beni Ameir, j’ai frémi d’effroi et de colère. Pour arriver à cet homme, au travers de ses serviteurs, j’ai vendu jusqu’à mon cheval. Il a des tentes sans nombre. Il a plus d’esclaves qu’il n’y a de moutons chez nous. Et pour vous, hommes libres, je me suis mis à genoux devant lui, car on ne lui parle pas autrement, et deux nègres me tenaient par mon capuchon.