Moha quitta sa pose insouciante et leva la tête d’un mouvement net qui provoqua l’attention et le silence. L’apostrophe du fanatique lui rappelait l’ingérence en ses affaires du marabout d’Arbala, du sorcier qui cherchait à étendre son influence mystique sur ceux qu’il voulait, lui Moha, soumettre à sa volonté par la force. La rivalité de ces deux hommes devait pendant toute leur existence diviser la montagne. La venue même des Français, la lutte pour le salut commun furent raisons impuissantes à calmer leurs dissensions.
Moha donc comprit qu’il fallait répondre et l’occasion lui parut d’ailleurs favorable pour ressaisir l’opinion populaire. Sans bouger de la pierre où il était assis, il proféra à l’adresse du fakir :
— Serviteur d’un cagot, va lécher les pieds de ton maître. Tu n’es pas des nôtres, tu n’as pas à parler dans la djemaa des Aït Harkat.
Des rires, des approbations s’élevèrent dans la foule rappelée à propos au sentiment de ses droits. L’étranger sortit, violemment bousculé, du cercle où il n’avait pas de place.
Après ce premier coup l’Amrar continua.
— Vous hurlez tous comme des hyènes ; mais elles font plus de bruit que de mal. Et quand elles serrent de trop près ma tente dans la nuit, je lâche dessus mes chiens qui les étripent.
Des mouvements divers agitèrent la bande. Il y eut des cris de colère, mais aussi des approbations, des : écoutez, écoutez Moha ! Alors l’Amrar élu se leva et tout de suite il apparut à la voix, aux gestes et aux idées, que celui-ci était fait pour commander aux autres.
— Je vous ai conduits ici, dit-il, parce que là-bas dans vos douars, parmi vos femmes en rut et vos enfants qui piaillent il n’est pas possible de vous faire entendre une parole sensée.
— Réponds d’abord aux questions posées, cria Ichchou, c’est-à-dire Josué, notable de Ihabern.
— Dis toi-même qui m’interromps, fit l’Amrar, où était ta tribu il y a deux ans ? Ne viviez-vous pas de l’autre côté de l’Oum er Rebia, sans terres et sans pâturages ? Et aujourd’hui la fumée de vos douars s’étale dans la plaine. Vous n’aviez rien, je vous ai donné les champs des Zaer. De quoi te plains-tu ?