— Moha, dit-il, fils de mon frère, tu dois nous expliquer ce que nous faisons ici. Tu as amené des chiens. Est-ce donc pour chasser que tu m’as appelé de mon douar où il y a la révolte ! Était-ce bien le moment pour l’Amrar de quitter la tribu ? Nos voisins, les Aït Ichkern, ont franchi l’oued Serou et pillent les silos de nos frères d’El Héri. Les chorfas de Tabqart ont coupé la route qui mène aux marchés de la montagne. Et toi, tu rassembles des chiens pour une chasse, à moins que ce ne soit une ruse. Fils de mon frère, dis-nous quel est ton but.

Hossein frère de Moha intervint pour articuler des reproches plus graves.

— Il a perdu la tête, dit-il, depuis qu’il est allé au Tadla voir le Makhzen. Peut-être a-t-il traité avec les ennemis de la tribu. Est-ce vrai, Moha ?

La bande entière s’était rassemblée peu à peu en un grand cercle entourant les ikhataren, les hommes importants groupés au centre avec l’Amrar. La foule discutait, des bras nerveux gesticulaient, les voix montaient puis s’arrêtaient soudain pour écouter quand un des notables ou des parents de Moha prenait la parole. Parfois, un remous se produisait lorsque quelque homme, ayant son mot à dire, se lançait les mains en avant, écartant les têtes et les poitrines pour arriver au premier rang : puis l’homme disparaissait absorbé par la foule et un autre surgissait ailleurs, criait son grief et rentrait dans le rang.

La djemaa, l’assemblée démagogique berbère, essayait de mettre en accusation le chef élu qui avait cessé de plaire ou plutôt dont l’importance croissante inquiétait. Et Moha écoutait impassible le débordement de critiques déchaîné par l’exemple du vieux Ben Akka, l’amrar des Imraren, l’ancien des anciens de la tribu.

Une voix dans l’orage des voix cria :

— A Bejad, l’autre jour, un Arabe m’a demandé : Comment va votre caïd Moha ?

Le titre de caïd suggérant à ces libertaires l’idée de soumission au pouvoir central, au sultan Moulay Hassan, était ce qu’il fallait pour achever de troubler l’opinion inquiète.

Un énergumène derqaoui, vêtu de haillons rapiécés, un adepte d’Ali Amaouch, chef de la secte en montagne, vociféra :

— Il n’y a de Dieu que Dieu ; hors de lui, pas de maître ! Moha veut se faire sultan. C’est Sidi Ali le Saint qui l’a dit !