La vieille a sa pelote de laine,

La femme a son moulin,

La fille a la fontaine

Et mon cœur saute comme un noyau sur un tambour ;

Ya Ho Raho, prends garde !

Cela, c’est le grand ravin où il y a des rochers, des arbres et dans le fond un peu d’eau sous des lauriers rouges. Mais il y a aussi la plaine où paissent les moutons en hiver et qui, en été, se couvre d’une mince graminée, serrée et roussâtre. Ce tapis flambe avec une rapidité déconcertante et une ardeur singulière. Il est prudent de brûler la place avant de camper. Il y eut une fois un topographe de colonne qui ayant reporté avec soin ses croquis et calculs d’une semaine, jeta à terre sa cigarette et alla faire visite à son cheval. Entendant derrière lui un crépitement il se retourna et vit sa tente, son lit, sa table, la précieuse planche à dessin et l’ombrelle à manche coudé et un tas de choses encore disparaître dans une longue flamme en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Mais c’est là un détail contemporain, rapporté seulement à titre d’avis.

Donc, il y a quarante ans environ — les Berbères disent un an après que le sultan de Marrakch eut fait payer l’impôt aux Arabes du Tadla — un parti de Zaïane déboucha certain matin dans la plaine de Tendra. Il y avait trente selles, une centaine de piétons, douze slouguis en laisse et trois mulets portant des bagages. Ces gens marchaient très vite, le fusil à la main ou en travers de la selle et bientôt la horde s’arrêta sur le grand tertre où plus tard Martin et Duparc devaient causer. Aussitôt les conducteurs de mulets déchargèrent leurs bêtes et se mirent à dresser une tente pour le chef. Celui-ci, descendu de cheval, s’assit sur une grosse pierre et, silencieux, le coude sur un genou, le menton dans sa main, il regarda travailler ses gens.

C’était Moha fils de Hammou le Zaïani, du clan des Imahzan, Amrar élu des Aït Harkat. Il avait une trentaine d’années. Son visage à peine barbu était énergique et parfois inquiétant de rudesse, sous l’influence sans doute de graves pensées. Il paraissait élancé et très vigoureux dans ses vêtements flottants d’où sortaient des bras nus et brunis par l’air comme ses traits. Il portait un selham, burnous marocain de drap noir couvrant les trois chemises de laine superposées qui composaient tout son costume, de telle sorte qu’à cheval sa cuisse nue étreignait la selle. Le soleil tapait directement sur son crâne rasé ceint d’une mince bande de mousseline blanche. Et, dans la pose de délassement qu’il prenait alors, il avait placé sur la belra déchaussée son pied nu, petit comme celui d’une femme.

Successivement d’autres cavaliers notables de la tribu vinrent s’asseoir sur le sol auprès de Moha. Il y avait là, entre autres, ses frères Hossein et Miammi, son cousin germain Bouhassous, tous hommes faits d’aspect sauvage et bien taillé. Puis vint Ben Akka, père de Bouhassous et oncle de Moha. C’était un grand vieillard à barbe grise. Il marchait pieds nus et son seul vêtement était une jellaba en grosse laine et à manches courtes serrée d’une ceinture de cuir à laquelle pendait un couteau dans une gaine. En marchant, il s’appuyait sur son fusil comme sur un bâton.