— Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je la connais, la teigne ! mais cette épreuve est, en attendant mieux, une façon d’acquitter notre dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, il me semble que la fièvre, avant de me terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa première étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë pour tout ce qui est nous, pour mon métier, pour ces troupes bigarrées où blancs, noirs et basanés, Français, pons légions, monsieur Sénégal, Arabes d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains vivent et meurent pêle-mêle, une admiration filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre race qui mène tout cela. Et, me croirez-vous ? je trouve plus aisément quand elle approche, la pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens pour leur exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme de cette terre et de ces populations. Mais, pour le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous les avez vus ; ce sont, comme les Zemmour, de grands Berbères au thorax conique, très frustes et résistants. Ils sont acharnés et présentent un exemple singulier dans cette race anarchique d’une confédération de tribus, non pas féodalisées à un grand seigneur, mais disciplinées par une poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines armés de fusils modernes, admirablement servis par un pays compliqué, soldats merveilleux d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se souciant autant que d’une seringue du canon léger que nous pouvons y amener. Vivant surtout de glands doux et de privations, leur sobriété souffre peu du blocus économique auquel nous les soumettons. Et l’âme de leur résistance est un homme de la plus haute énergie, un tyran qui les a dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha fils de Hammou, le Zaïani, un vieillard qui met à les défendre la rage qu’il apporta à les mater. Ils le suivent après l’avoir maudit, car le despote d’hier incarne aujourd’hui l’esprit d’indépendance et la haine de l’étranger.
— Voilà de beaux adversaires, fit Duparc.
— Beaux et estimables, répondit Martin.
III
C’est une histoire qui s’est passée quarante ans environ avant l’époque où Martin et quelques autres de son genre vinrent attrapper la fièvre au pays des Zaïane.
La région était sans doute aussi sauvage qu’aujourd’hui. Il y avait peut-être aux flancs du Mastourgen quelques gros arbres de plus qui sont devenus charbon. Les thuyas géants du foum Aguennour devaient avoir pris déjà leur aspect affolé. Mais il y avait, ce qu’il n’y a plus depuis notre venue, de grandes tentes noires très aplaties groupées en rond, de loin en loin, sur les lèvres broussailleuses des longues crevasses ; des familles, des troupeaux s’abreuvaient aux poches d’eau qui jalonnent le lit des oueds d’hiver. Des chèvres noires faisaient des excentricités d’équilibre sur les éboulis ; des moutons tout ronds et ocreux se confondaient avec les grosses pierres croulées de l’escarpement, de l’entassement de blocs au sommet duquel l’homme de garde, perdu dans les chênes à glands doux, surveille le pays. Et l’homme et le vautour qui plane très haut à l’aplomb du douar entendaient le ronronnement des moulins à mains que tournent inlassablement les femmes et le bruit de trompettes que les petits enfants tirent de la tige renflée des oignons sauvages. La nature chaude vibrait parfois de l’appel alterné que les pâtres se jettent à grande distance, en longues modulations de tête suraiguës, appel de sentinelles et cri de passion :
Ya Ho Raho, prends garde !
Veille là-bas, je veille ici ;
Prends garde !
Le chacal a son trou,