Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin ne pouvaient dormir et cela pour des raisons différentes. Martin, en puissance de paludisme, avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc, encore tout plein du sang de France, n’éprouvait pas le besoin de faire la sieste. Cette grosse chaleur pourtant le surprenait et regardant la haute taille du djebel Mastourguen, tout près, il évaluait l’heure où son ombre calmante s’étendrait sur le camp. Se sentant incapable même de lire, Duparc s’en fut trouver Martin qui, étendu sur son lit de camp, cuisait stoïque sous la tente surchauffée.

— Dure journée et dur pays ! dit l’officier d’état-major ; se peut-il que des gens vivent heureux dans cette solitude roussie ?

— On vit où l’on peut, dit Martin ; ces populations n’ont pas le choix et d’ailleurs leur rage à nous harceler provient de ce que nous les empêchons de changer.

— Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau venu, se plaisait à faire causer son compagnon dont il savait la longue pratique de ces pays et de leurs habitants.

— Voilà ! dit Martin ; il est signalé par l’histoire et nos observations établissent que les Berbères étaient en train de reconquérir le Maroc quand nous sommes venus les déranger. On parle beaucoup des violentes poussées almoravides, almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis et brassèrent des populations encore peu fixées au sol. Mais on connaît moins la séculaire et puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus les monts, à la recherche du meilleur habitat. C’est pourtant là un fait qui démontre en particulier la force de cette race Cenhadjia à laquelle appartiennent les tribus qui nous occupent. Il n’est pas utile de remonter bien loin dans le passé pour trouver des événements qui fixeront nos idées. Chez ces gens qui n’ont jamais eu le souci d’écrire des annales, il faut se contenter de ce que peuvent nous dire les vivants, mais c’est déjà suffisant pour interpréter les récits très vagues et embarrassés des historiens de langue arabe.

Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était déjà dans la plaine de Meknès et des souverains arabes se servaient d’elle pour couvrir cette ville et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis de ce côté ont probablement contribué à rejeter vers le nord-ouest le flot qui marchait normalement du sud au nord et menaçait les capitales.

Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans cette plaine de Guelmous à côté des Zaer. Poussés par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux pays, les Zemmour ont chassé devant eux les Arabes aux marécages du Sebou et se sont emparés de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer ont résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante ans ils étaient encore ici ; mais, bousculés par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat leur bonne ville. Dans le même siècle se sont produits plus à l’est des mouvements analogues. Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou. Les Imjat qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui à soixante kilomètres plus au nord, sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été aidés vigoureusement par les Beni M’tir qui étaient en montagne là où sont aujourd’hui les Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la plaine de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït Ayach ont détaché du Grand Atlas, où la tribu mère est encore, un fort rameau d’avant-garde qui a disloqué les groupements arabes des environs de Fez et leur ont pris des terres. Les auteurs mograbins racontent comment, dans leur marche vers la plaine, les Beni M’tir et les Imjat ont dépossédé deux tribus, les Oulad Ncir et les Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a quarante ans, sous le règne béni du puissant Sultan Moulay Hassan qui tira, paraît-il, une vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas leurs terres à ses tribus arabes.

— Et que devinrent ces populations évincées ? demanda Duparc.

— Elles forment douze cents tentes qui au nord de Meknès louent pour vivre des terres de l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient peut-être allées plus loin aux dépens d’autres voisins, mais notre arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens mourront donc locataires ou salariés du roumi et du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer bien d’autres exemples de la poussée récupératrice dont nous avons sauvé le Maroc Makhzen. Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer la rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards. En plus de leur esprit d’indépendance, nous avons à vaincre leur besoin fatal de progression vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront plus bouger de leur rude pays, qu’il leur faut renoncer à manger les Arabes, suivant l’expression qui revient sans cesse sous la plume inquiète de l’historien des Alaouites. Comprenez-vous maintenant comment leur haine a une double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent ici des hommes que la montagne produit mais qu’elle ne peut nourrir ?

Martin s’animait en parlant et son camarade s’excusa de mettre ainsi ses connaissances à contribution en cette heure torride où la fièvre le guettait.