Il faut tenir vigoureusement les crêtes pendant deux ou trois heures, au débouché du Foum Aguennour, jusqu’à ce que le convoi ait serré. Si, pendant ce temps, vous êtes cartonnés par trois ou quatre salopards embusqués du côté de Sidi Ter, le mieux est de prendre votre parti de cet inconvénient et d’attendre que les amateurs aient épuisé leurs cartouches.

Après, c’est une grande montagne plate et dénudée, le Bou Ayati. Du passage qui la tourne on voit le fleuve et le haut pays Zaïane : d’abord la plaine agitée d’Adekhsan, puis de gros massifs très boisés qui vont en s’étageant jusqu’à boucher très haut l’horizon. L’œil y devine trois coulées, l’Oum er Rebia qui tombe en torrent furieux du djebel Fazaz, l’oued Chebouka qui descend de Tizi Mrachou et traverse le repaire de Moha ou Hammou le Zaïani, l’oued Serou enfin qui est peut-être le vrai fleuve et qui vient de chez Ali Amaouch, chef religieux de tous ceux qui vivent là-haut maa el qouroud « avec les singes », comme on dit au Makhzen.

La terre ici est rouge dans la plaine et sur les monts jusqu’à mi-hauteur où commencent les hautes futaies sombres qui les couronnent. En été, par la grande chaleur, la couleur du sol ne frappe pas ; tout est ardent. Dès les premières pluies ce rouge s’intensifie et les grandes plaques d’herbe nouvelle et peu serrée accentuent par contraste insolite l’étrangeté de l’ensemble.

Au premier plan, pour qui arrive du nord, la plaine est étranglée par deux massifs qui compteront dans la geste des Francs en Berbérie, car ils virent de rudes combats. C’est l’Akellal à gauche, le Bou Guergour à droite, deux mâchoires d’étau menaçantes. Et déjà beaucoup qui ont franchi leur intervalle ne sont pas revenus.

Enfin une longue coulée de basalte noir en tuyaux d’orgue traverse la plaine rouge. Là-dessus court vertigineusement l’Oum er Rebia aux eaux salées. C’est la séparation entre le haut et le bas pays Zaïane. Sur le fleuve il y a une grande bourgade qu’on appelle Khenifra. Mais, comme elle est tout entière de la couleur du sol, on la voit mal à distance, ce qui dispense pour le moment d’en parler.

Les tribus de la confédération oscillent annuellement d’un bout à l’autre de leur territoire. En été tout le monde évacue la plaine en feu et sans eau pour se réfugier dans la montagne boisée au delà de l’Oum er Rebia. La plaine se remplit en hiver de gens et de troupeaux fuyant la neige et en quête de pâturages.

C’est un pays âpre et inhospitalier qui peut intéresser, empoigner même par sa grandeur sauvage. Mais ce n’est pas là que je prendrai ma retraite, comme dit l’autre.

II

La colonne formée en un grand losange articulé, convoi au centre, avait envahi de son grouillement un vaste tertre de la plaine déserte, s’y était arrêtée et assoupie.

Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une heure avant l’étape. Les hommes et les animaux avaient pu boire abondamment ; on arrivait ventres et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes dressées, on n’avait eu qu’à se laisser choir en attendant une heure moins rude. Sous les guitouns les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient à se gorger d’eau. Les blancs, aryens ou sémites, dormaient ou bricolaient en causant. Les animaux à la corde attendaient sous le ciel en feu que séchassent leurs dos où la sueur avait dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement du bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient à jouer des dents et des sabots, mais, pour le moment, ils digéraient leur fatigue et, tout le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient les queues chassant les mouches. A quelque distance dans la plaine, tout autour du camp, des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient tremblotantes dans la buée du sol que pompait le soleil.