Et la voix naguère si ferme du sioniste illuminé se perdit geignante dans le lointain.
L’Amrar
I
Il y a au Maroc des populations d’origines diverses qui toutes méritent une étude spéciale et attentive. Mais, sans aller si loin, on peut faire de tous les Marocains un premier classement très simple en deux catégories. Il y a d’abord ceux qui se laissent convaincre et se soumettent assez rapidement, soit par lassitude du passé troublé, soit parce qu’ils sont riches et peu guerriers. Il y a ensuite le parti très important de ceux qui ne veulent rien entendre. Ces derniers sont pauvres et pensent sans doute que la liberté même peineuse est préférable à la servitude la plus douce et la plus dorée. Les gens soumis et tranquilles habitent les belles plaines et parlent arabe. Les intransigeants se tiennent sur les plateaux élevés et les hautes montagnes du Maroc Central ; ils y vivent à leur guise depuis des siècles. Ce sont des êtres simples qui ignorent ce que peuvent être le confort et un gouvernement. Ils se disent « hommes libres », imaziren, et parlent une langue rude nommée par eux tamazirt et par nous berbère. Ils sont indépendants jusqu’à l’anarchie.
De ce nombre sont les tribus de la confédération Zaïane qui occupent dans le moyen Atlas un pays infernal, brûlant l’été, glacé en hiver, implacable comme le caractère de ses habitants. Les savants nous disent que ces tribus appartiennent au groupe des Berbères Cenhadja. Les Zaïane entre eux s’appellent Aït ou Malou, les fils de l’ombre, pour se distinguer des autres qui sont au revers sud de l’Atlas, face au soleil.
Il y a d’abord le bas pays jusqu’à l’Oum er Rebia. Les géologues appellent peut-être cela une pénéplaine. C’est pour les autres un chaos de montagnes et de plateaux crevassés. La matière est un gros schiste dont les couches renversées, tourmentées de la plus étrange façon, affleurent par la tranche et strient le sol d’immenses courbes parallèles entre lesquelles giclent par moment des filons de quartz laiteux. L’érosion a mis partout à nu ces strates, et il semble que l’on marche indéfiniment sur les gradins redressés d’un formidable escalier couché à plat sur votre route pour vous contrarier. Des arbres sauvages et rugueux, habitués évidemment aux grands écarts de température, poussent dans ces rocailles, contribuent à les disjoindre, à en effriter la surface. Parfois ces débris entassés et nivelés forment des plaines elles-mêmes crevées encore de pointements rocheux qui n’ont pas terminé de s’effondrer. Le plateau de Tendra en est un beau morceau, et ce nom berbère qui signifie gémissement rappelle, paraît-il, la tristesse des échos dans ce bled malheureux.
Après la plaine viennent des montagnes en désordre, ou plutôt de gigantesques amoncellements de rocs entassés entre lesquels s’enracinent des chênes et des thuyas. Tout cela est compliqué de creux, de culs-de-sac, de ravins que l’on ne voit pas, de reliefs que l’on devine et qui n’existent pas, d’un fouillis de détails à hauteur d’homme où un bataillon s’émiette et disparaît. Laissez cela à votre gauche et suivez, plus bas, le pays moins couvert où coule, après les pluies, l’oued Bou Khemira. Mais vous serez tout de même obligé de prendre le défilé de Foum Aguennour pour traverser la montagne des thuyas.
Ça, c’est un cauchemar dantesque, la réalisation de quelque pensée fantastique d’un Gustave Doré.
Le sentier où l’on passe, à la queue leu leu, serpente entre deux murailles de blocs empilés qui tiennent, comme cela, au-dessus de votre tête sans raison d’équilibre très nette. De ces pierres sortent des troncs de thuyas énormes, pelés par le temps ou par les hommes, ne montrant en signe de vie que de rares feuilles éparses sur leurs bras courts et convulsés. Et pendant une lieue au moins ces arbres désespérés tendent vers vous le geste tragique de leurs grosses branches mortes, comme pour vous détourner d’aller plus loin.
Il vient à l’idée que les mamans berbères doivent menacer leurs enfants, quand ils ne sont pas sages, de les abandonner dans le Foum Aguennour. Mais ce n’est pas vrai ; les petits de ce peuple savent que les hommes seuls sont à craindre et ils grimpent familièrement sur les affreux géants pour y dénicher des rayons de miel sauvage.