— Diaspora, ai-je dit ? Ce mot n’a plus de sens. Le peuple de Dieu a été dispersé, il ne l’est plus ; car toutes ses fractions grossies se sont soudées et forment un tout répandu sur le monde. Le peuple saint refait son unité morale et matérielle. Il est fort, il domine ; il n’a qu’un geste à faire pour redevenir une nation. Dans la lutte des peuples, il laisse ceux-ci se déchirer ; il n’a pas à prendre parti. Il lui suffit d’être, par le crédit, maître de l’heure où il dictera ses volontés aux peuples harassés et ruinés. Ce jour-là, puissé-je, ô mon Dieu, contempler ta gloire et le triomphe de ta loi ! Laisse-moi vivre assez pour que je puisse aller, en un dernier effort, voir Sion ressuscitée, ton temple reconstruit et ton peuple rassemblé, puissant et respecté, sur la terre de nos pères !
Dis amen ! ma fille, conclut le vieux sioniste.
Et la femme empoignée répéta : amen, amen, trois fois amen.
— Il se fait tard, je vais partir, dit le juif après un silence, que Dieu nous garde durant cette nuit ; qu’il nous fasse voir demain ! Et si nous devons mourir d’ici là, que notre dernier souffle s’exhale de nos cœurs purifiés par notre sainte profession de foi.
Et ensemble, avec une ferveur impressionnante, les deux voix proférèrent : « Sima Israël ! Adonaï ilihino Adonaï ihad — Écoute Israël ! Adonaï ton Dieu est un Dieu unique. »
A ce moment, on entendit les pas du maître qui revenait.
La femme courut ouvrir la porte et il entra suivi d’un domestique musulman qui portait une lanterne. En passant, il eut un petit geste à l’adresse du rabbin qu’il connaissait et celui-ci courbé en deux, obséquieux, sortit à reculons.
La juive se tint sur le seuil tandis que son ami disparaissait dans la rue obscure.
— Rabbi ! Rabbi ! cria-t-elle, n’oublie pas surtout les deux foulards de soie !
— Et toi, pense à mes cent mouds de grains ! c’est pour mes pauvres enfants…