— Parle, parle, rabbi, ta voix est douce comme le miel.

— Ne peut-on nous entendre de la terrasse ? dit le rabbin, jetant un regard vers le ciel ouvert du patio ; approche-toi et parlons en hébreu…

La femme vint s’asseoir les jambes croisées devant son vieux maître ; leurs genoux se touchaient presque et rabbi ramena instinctivement les siens pour éviter le contact de cette femme qui pouvait être en état d’impureté.

Et Rabbi Youda dit ceci :

— Ne t’inquiète pas de la guerre. Laisse sans émoi ces peuples se déchirer. Certes, ceux des nôtres qui sont disséminés dans les pays chrétiens en souffrent et en meurent. Mais c’est là peu de chose dans l’ensemble de la question. Le principal est qu’Israël sortira fortifié extrêmement d’une épreuve qui pèse sur les races chrétiennes. Songe à ce qu’a souffert notre peuple dispersé au milieu des ennemis de sa foi. Ils nous disaient : « Votre loi est cruelle et dure, vous n’avez pas de pitié, vous ignorez la charité ; nous avons fait une autre loi plus pure, plus humaine. » Et ils ont créé quelque chose qui n’est qu’une déformation sentimentale de notre loi à nous. Ils n’ont pas compris que notre loi vient de Dieu et lui ressemble. Or Adonaï est terrible ; il ne s’occupe des hommes que pour les juger impitoyablement et les frapper. Ils ont inventé un Dieu doux et qui pardonne toujours, un Dieu pour les pauvres et pour les femmes. En son nom ils nous ont pourchassés, méprisés à travers les siècles, ne se doutant point qu’ils nous faisaient subir, par la volonté même de notre Dieu et non du leur, le jugement annoncé par nos prophètes. Aujourd’hui tout est renversé ; notre jugement se termine, le leur commence sans doute. Eux qui proclamaient la justice se livrent contre elle aux pires excès et la religion du Dieu doux, juste et bon étouffe dans un déluge de sang et sous un chaos de ruines.

Sur ces ruines Jahvé plane brandissant la loi et dans l’écroulement des choses, les convulsions des races, l’effondrement des idées fausses de charité, d’égalité, Israël se redresse et compte ses enfants. Tout cela, femme, te surprend et sans doute n’y comprends-tu rien. Tu n’as jamais connu tes frères autrement que jugulés, parqués comme des pourceaux, malmenés, méprisés. Vous en avez pris depuis longtemps votre parti et vous êtes arrivés à vivre de vos oppresseurs. Ceci prouve bien que notre race est faite pour dominer quand elle sera libre de toute entrave. Comparé à ce qu’était l’ancien, le régime apporté ici par les Français vous paraît agréable. Il ne te vient pas à la pensée qu’en d’autres pays il y a des communautés qui n’admettraient pas, dans les affaires qui ne relèvent que de la loi, l’ingérence d’une réglementation hétérodoxe. Tu ignores ce qu’est la puissance de ta propre race.

Mais moi, j’ai beaucoup voyagé dans tous les pays à l’époque où je parcourais la diaspora, quêtant pour nos frères opprimés de Russie et d’ailleurs. Je ne suis plus qu’un pauvre homme réfugié dans ce mellah misérable, cela parce que je n’ai pas été raisonnable ni heureux. Mais j’ai contemplé dans le monde la grandeur croissante d’Israël. J’ai plus étudié et j’ai plus vu de choses que vos ignares rabbins qui se réclament le matin de la loi et le soir du chaouch du contrôleur et vous mènent, usant de l’une ou de l’autre menace, suivant le cas.

J’ai donc vu Israël grandir et, de ses membres puissants, prendre à bras le corps le destin hostile. J’ai visité les superbes communautés, admiré les juifs de la terre dont la richesse règle le crédit du monde. J’ai vu des sultans gouverner leurs peuples à l’aide de vizirs à nous. J’ai vu dans d’admirables écoles les savants juifs enseigner les foules et nos enfants, dans une poussée de race incomparable, prendre le premier rang de tout ce qui travaille, de tout ce qui pense et gagne de l’argent.

Entraîné par son sujet, le vieux fanatique parlait maintenant pour lui seul sans s’occuper de la femme qui était devant lui. Celle-ci abasourdie de toutes ces choses qu’elle entendait pour la première fois, bercée, impressionnée par les accents de la langue sacrée dont se servait le rabbin, courbait la tête comprenant vaguement, devinant plutôt que tout cela exaltait sa race étrangement. Peu à peu, son buste fléchissait de respect, ses bras s’étendaient en un geste de muette adoration, tandis que la voix de son maître clamait la gloire d’Israël.

Et Rabbi Youda, tout à son rêve prophétique, continuait :