—Avance! avance! Il m'écrase!…

L'autre, devinant sans le voir, ce qui venait de se passer, se mit à cogner le cheval, au hasard, de la mèche et du manche. Mais, le cheval fourbu fléchit sur les genoux, roula sur le côté, la charrette piqua de l'avant, ses deux brancards à terre, la lanterne qui pendait sous le fond s'éteignit, et l'on n'entendit plus dans la nuit noire, que le souffle court du cheval, et le râle étouffé de l'homme gémissant:

—Avance!… avance!…

Impuissant à faire relever l'animal, le mendiant courut au charretier, essayant de le dégager. Mais il était bien pris sous la roue. Par un effort prodigieux, il la retenait à quelques centimètres de son torse: un faux mouvement, une défaillance, c'était l'écrasement, la mort… Il la comprenait si bien, que lorsqu'il vit le mendiant se pencher, il hurla:

—Touche pas! touche pas!… cours au village… vite… chez mes parents… les Luchat… la dernière ferme à droite… tu leur diras… d'arriver au secours avec du monde… Je tiens bon encore dix minutes… Va vite…

A toutes jambes, le mendiant gravit le raidillon. Il entra dans le village, toujours courant, droit devant lui. Tous les volets étaient clos. Pas une lumière; derrière les grilles les cours étaient désertes. Une odeur en venait, aigre, prenante et chaude, odeur de fumier, d'étable, de laitage sûri. Des chiens aboyèrent sur son passage. Mais il n'entendait rien, ne regardait rien, gardant au fond des yeux l'affreuse vision de l'homme renversé, là, en bas, tenant au bout des poings la charge prête à l'écraser.

Il s'arrêta enfin. Devant lui, le chemin s'étalait, tout plat. A sa droite, une bâtisse que bordait une cour. Un peu de lumière glissait entre les fentes des persiennes. Il se dit: «C'est là!» Et, du poing, heurta aux volets.

Une voix demanda:

—C'est toi, Jules?

Étranglé par la vitesse de sa course, il ne put répondre, et heurta encore. Il entendit le bruit d'un lit qui craque, des pas sur le plancher. La fenêtre s'ouvrit, et, dans un carré de lumière, une tête d'homme apparut ensommeillée.