Pourtant, arrivé auprès de la table, il demeura indécis, tâtant les fourchettes qui pesaient au fond de sa poche, hésitant à pénétrer dans le petit salon où l'ombre—grâce aux rideaux tirés, sans doute—semblait plus mystérieuse. Honteux de se sentir si lâche, il fit un pas, puis un autre, franchement, posément, comme un bourgeois paisible et pas poltron qui rentre chez lui le soir, sa partie achevée. Il n'avait plus froid, il n'avait plus peur, et, avisant sur un meuble un flambeau garni de bougies, il le prit, l'alluma et, l'élevant un peu, examina les murs où dans des cadres d'or pendaient des photographies, les bibelots, le piano, la cheminée d'où montait une odeur de cendres froides et de suie. Il jeta encore un regard circulaire autour de la pièce, souleva d'un doigt quelques papiers, soupesa une statuette, la remit en place, reposa le flambeau, souffla les bougies et poussa la porte de la chambre à coucher.

Là, plus d'hésitations. Il se souvenait, pour y être venu quelques jours auparavant sous prétexte de visiter l'appartement, de la place de chaque meuble, de la forme du moindre objet. Un coup d'oeil lui avait suffi pour voir, et bien voir, la commode trapue où le vieux enfermait ses valeurs, le coffret où il devait mettre son argent, le lit à demi caché par l'alcôve et l'armoire à glace dont il pourrait tout à l'heure faire un rapide et peut-être fructueux inventaire. Il éteignit donc sa lampe et, sans heurter une chaise, le bras tendu, marcha directement vers la commode. Il en tâta le marbre, glissa la main le long de ses flancs comme un maquignon qui flatte le ventre d'une pouliche, et, en bon ouvrier, un doigt de la main gauche posé sur la serrure, il chercha dans sa poche son trousseau de clés.

Il était un peu moins calme que tout à l'heure. Ce qui l'énervait, ce n'était plus l'angoisse d'être seul, la nuit, pour voler dans la maison d'un autre, mais une hâte fiévreuse de joueur qui tient sa carte, la serre et la soupèse avant de la retourner. Qu'allait-il trouver dans une seconde?… Des titres?… Des billets?… Et combien? Quelle fortune dormait pour une minute encore derrière le rempart d'une planchette?…

Il cherchait toujours son trousseau sans parvenir à l'atteindre. Tout à l'heure, en mettant l'argenterie dans sa poche, il n'avait pas songé à en retirer ses outils et tout cela s'était enchevêtré.

Les cuillers passant dans les anneaux des crochets, les fourchettes entre-croisant leurs dents se tordaient sous son effort déchirant la doublure de sa poche, griffant sa peau. Pressé d'en finir, il tapa du pied, jura, serra les mâchoires et tira si brutalement que l'étoffe céda, tandis que fausses clés et couverts tombaient pêle-mêle sur le plancher avec un grand bruit de ferraille… Il s'énervait toujours… le but était si proche, et puis, le temps passait!… Il ne se rendait plus très exactement compte de l'heure; il lui semblait seulement que de longues minutes s'étaient écoulées depuis son entrée. La pendule, dont il n'avait pas jusqu'ici remarqué le tic-tac, battait sa courte et rapide cadence…

A genoux devant la commode, il prit un des crochets, l'essaya, l'oreille collée à la serrure: le pêne résista. Il en prit un autre, un nouveau, un autre encore, tournant à petits coups prudents… Rien! Toujours rien!… Gagné de nouveau par la colère, il éclata de rire:

—Non, mais des fois!… je ne vais pas ménager le mobilier!

Et, saisissant un ciseau à froid, d'une seule pesée il fit sauter la serrure. Alors, il ouvrit le tiroir et alluma sa lampe.

Devant les billets épinglés par liasses, il eut un soupir de joie. Lentement, posément, il les prenait, les comptait, les regardait par transparence, puis les lissait d'un revers de main. Pour être mieux à son aise, il s'assit et continua ses recherches. Sous un rouleau d'or, il y avait un gros paquet de titres nominatifs, pour près de vingt mille francs—une fortune!.. Il songea:

—Quel malheur de laisser ça!… Enfin!…