Il les remit en place. Sûr du butin, il s'attardait, soupesant les pièces d'or, lisant leur millésime, comparant la surface et le poids de celles de cinquante et de quarante francs avant de les faire disparaître dans la poche de sa veste. Il n'avait plus ni hâte ni colère, rien qu'un grand sentiment de bien-être, de détente, la réussite ayant chassé l'effroi. Une lourde voiture traversa la rue, ébranlant les vitres, faisant trembler les meubles et vibrer imperceptiblement les pièces éparses sur le plancher. Ce simple bruit le ramena à la réalité des choses. Il regarda sa montre: quatre heures,—et pensa: «Déjà?…»—Ramassant les pièces sans les compter, il fouilla les autres tiroirs. Mais il n'y trouva rien d'intéressant. Parmi des papiers et des lettres, un peu d'argent avait été oublié. Il le mit dans son gousset, d'un geste machinal, se releva, les genoux engourdis, et murmura:

—C'est pour mon dérangement.

Devant lui, sur une table, il vit encore un presse-papier en bronze. Il avait été assez sage, négligeant les bijoux et les titres nominatifs trop compromettants, pour s'offrir, à côté de l'utile, un petit souvenir agréable… Il avança donc la main. Mais, dans le même instant, la pendule, dont le tic-tac pressé se hâtait vers l'heure, sonna un petit coup aigrelet… et il demeura la main allongée, les doigts ouverts… Le silence, un instant traversé par ce très faible bruit, semblait soudain pesant et solennel. Rien ne vibrait plus entre ces quatre murs; pas même le murmure imperceptible des étoffes dont les plis se tassent, ni le craquement du bois sec qui sommeille le jour et met des nuits et des nuits à mourir… Et ses oreilles s'emplirent du bourdonnement du sang qui travaillait dans sa tête, battant ses tempes, tendant ses vaisseaux… La peur l'avait repris, stupide, imprévue, la peur de ne plus rien entendre: d'où venait cet étrange silence qu'il n'osait troubler même d'un geste?.. Il avait lâché le bouton de sa lampe, et, dans le noir, les épaules rondes, tendant le cou, les narines ouvertes, l'oreille au guet, il se pencha vers la cheminée, où tout à l'heure la petite pendule tapait si vite… Le tic-tac s'était tu! la pendule s'était arrêtée. Quoi de plus simple?… Et cependant, un frisson courut le long de sa nuque; il eut la sensation d'un danger sournois, immédiat; empoigna son couteau, alluma sa lampe, et se retourna d'une pièce.

Dans l'alcôve, sortant de l'ombre à demi, une face à la bouche entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa présence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les siens, que cette longue main cramponnée au drap ne tremblait pas, que cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger, se détendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre à la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux pâle et impassible.

Sans oser remuer la tête, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait plus aux billets de banque oubliés à terre: il songeait seulement à fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la bouche pour crier: «A l'aide!» qu'après ce cri il n'aurait plus le temps de s'échapper, et, sans plus réfléchir, d'un bond, comme une bête à l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois, avec des halètements de rage, l'enfonça jusqu'au manche. Il n'y eut pas un cri, pas un râle; seule, la chute molle et sans écho d'un oreiller troubla le silence, et la tête retomba, un peu en avant du traversin, les lèvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine.

Tremblant encore de peur et de colère, il recula d'un pas et contempla son oeuvre. Sa lampe donnait une clarté si faible qu'il ne distinguait, dans le désordre de la chemise froissée, ni la trace de sa lame, ni le sang des blessures. Il avait dû frapper bien fort et bien juste, car la face du vieux n'avait point changé. Du premier coup, rapide et formidable, il l'avait arrêté net en plein élan, en pleine vie, comme aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa maîtrise, et il grogna, menaçant:

—Ah! tu étais là?… Eh bien, tu as vu, hein?…

Or, penché sur le visage immobile, la pensée lui vint subitement, tant les traits avaient peu changé, qu'il avait lardé la couverture, mais que le vieillard n'était pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une souveraine ironie.

Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et l'abattit encore avec une frénésie sauvage, grisé par le bruit sourd de la pointe trouant la poitrine, s'excitant à frapper par des jurons et par des cris, indifférent au danger d'éveiller la maison. La chemise n'était plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage, qu'aucune blessure n'avait entamé, gardait son impassibilité redoutable. Alors, l'homme, à demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime à la gorge pour frapper une dernière fois.

Mais son poing droit levé resta en l'air et un cri s'arrêta sur ses lèvres: car, sous sa main, il venait de sentir, non pas la chair humide et pantelante d'où la vie vient de s'échapper avec des flots de sang, mais une chair que nul frisson ne faisait tressaillir, froide de ce terrible froid auquel rien n'est pareil; une chair morte, morte depuis de longues heures!… Et son bras retomba…