—Un truc?..

—Entendons-nous, ce n'est pas une supercherie que je veux dire. J'entends par là quelque chose dont le public ne se doute pas, et qui constitue le point le plus délicat de l'exercice. Suivez-moi bien. Je mets en fait qu'il est impossible de se vider le cerveau au point de ne plus avoir qu'une seule pensée, au point que votre volonté ne s'éparpille pas, si je peux dire. Eh bien, moi, je choisis dans toute la salle un objet, un point fixe sur lequel je rive mes regards. Je ne vois que ce point, cet objet. Dès la seconde où il est dans mes yeux, rien d'autre n'existe plus. Je suis en selle. Mes mains cramponnées au guidon, je ne me préoccupe de rien: ni de mon équilibre, ni de ma direction. Je suis sûr de mes muscles. Ils sont fermes comme l'acier. Il n'y a qu'une partie de moi-même contre laquelle je me mette en garde: mes yeux. Mais quand une fois ils sont attachés, ils ne me font plus peur. Eh bien, le soir où j'ai débuté, je ne sais pas pour quelle raison, mes regards sont tombés sur votre loge. Je vous ai vu. Je n'ai plus vu que vous. Vous avez sans le savoir pris mes yeux… Vous avez été ce point, cet objet, dont je vous parlais tout à l'heure. Le second jour je vous ai cherché à la même place. Ainsi les jours suivants. Si bien qu'à présent, dès que je suis entré, d'instinct mon regard vous cherche, vous suit. Vous êtes, sans vous en rendre compte, l'auxiliaire précieux, indispensable de mon tour. Vous comprenez, dans ces conditions, que je puisse vous connaître.

Le lendemain, ainsi que de coutume, le maniaque était dans sa loge. Dans la salle, c'était un mouvement, un bruit confus. Brusquement le silence se fit, profond; on eût dit que pas un souffle ne sortait de ces poitrines. L'acrobate était monté sur sa machine, que deux hommes tenaient, attendant le signal du départ. Il était bien d'aplomb, les poings au guidon, la tête droite, le regard fixé devant lui.

Il cria: «Hop!» et les hommes le poussèrent.

Mais au même moment, le plus naturellement du monde, le maniaque se leva, repoussa son siège et s'assit de l'autre côté de la loge. Alors on vit une chose effroyable. L'acrobate eut un violent haut-le-corps. Sa machine, qui piquait en avant, fit une embardée formidable, bondit en dehors de la piste et alla au milieu des hurlements d'épouvante s'écraser sur le sol.

D'un geste méthodique, le maniaque enfila son pardessus, lissa son chapeau d'un revers de manche et sortit.

Le Père

Quand la dernière pelletée de terre fut retombée, et qu'ils eurent donné la dernière poignée de mains, le père et le fils rentrèrent chez eux à petits pas, sans rien dire, les jambes lourdes, la tête vide, pris soudain de cette grande lassitude qui suit les efforts trop longtemps soutenus.

La maison imprégnée encore du parfum des fleurs, la maison redevenue calme après l'affolement, les allées et venues de ces deux jours, leur parut étrangement vide et neuve. La vieille bonne qui les avait précédés avait tout remis en ordre. Il leur sembla qu'ils revenaient d'un long voyage, mais qu'ils se retrouvaient chez eux sans joie, sans ce large soupir qui dit: «Ah! qu'on est bien chez soi!…» Tout était propre, net. Près de la cheminée, le chat couché en rond ronronnait doucement, et le soleil d'hiver étalait sa gaieté timide sur les vitres.

Le père s'assit près du feu, hocha la tête et soupira: