—N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont à couver.
On prendra le petit coq rouge…

—Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus. Ah! non! Faut point faire ça! faut point défaire des paires. Il a sa poule, laisse-le.

En parlant, il avait gardé cette pose figée des aveugles qui conversent sans se détourner jamais, n'ayant plus à chercher les visages. Et, comme la vieille et moi nous nous taisions, il reprit:

—Écoutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, même pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq.

Quand vous m'avez connu, malgré mes soixante ans sonnés, j'avais bon pied, bon oeil, et ne me doutais guère que, vivant, il m'arriverait de ne plus voir la lumière du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils étaient arrivés à l'improviste, et, les provisions étant épuisées, pour déjeuner, on décida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achetée pour égayer le poulailler. J'allai la chercher moi-même; mais quand je l'emportai, son coq—on aurait dit qu'elle comprenait, cette bête—me sauta dans les jambes, vola jusqu'à mes mains, criant, griffant, battant des ailes. Ça me fit drôle, je l'avoue; mais, cinq minutes après, je n'y pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperçus que j'avais comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'était la fatigue. Pourtant, la nuit, la tête me fit mal, et le matin, à l'heure de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura ainsi près d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je restai à la maison. La chaleur tombée, je sortais dans l'enclos, j'allais causer aux bêtes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand j'entrais à la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main. Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Dès que j'arrivais, il courait en battant des ailes, et se cachait près des couveuses. Si bien qu'une fois, je dis à ma femme:

—Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un lui a fait des misères.

Aujourd'hui, je me souviens de ça; mais, à l'époque, je n'y prêtai pas grande attention. D'autant que mes yeux ne guérissaient pas. Cela durait depuis deux mois, quand je me décidai à consulter un docteur de la ville. Tout de suite, il me dit que c'était très grave. J'eus peur, n'est-ce pas; mettez-vous à ma place…

—C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue?

Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester couché sur le dos, à plat, sans bouger, même pour manger, pendant deux ou trois mois.

—Au moins, que je lui dis, je guérirai?