—Je sais… je sais…

Puis, oubliant devant cette infortune son infortune à lui, il ajouta:

—Vous êtes aveugle de naissance?

—Non… c'est avec l'âge, que c'est venu… Aux Quinze-Vingts, on m'a dit que c'était une maladie de vieillesse… la cataracte, qu'ils appellent, je crois… Mais je sais bien, moi, que ce n'est pas la vieillesse seulement qui m'a mis là!… C'est à force de souffrir, de pleurer… J'ai trop pleuré…

—Vous avez donc été bien malheureux?…

L'aveugle joignit les mains:

—Oh! monsieur!… Dans l'espace d'une année, j'ai perdu ma femme, ma fille, mes deux fils… tout ce que j'aimais… tout ce qui m'aimait… J'ai failli mourir moi-même, puis, j'ai guéri… Mais, je ne pouvais plus travailler… Alors, la misère est venue… la grande misère… Je ne mange pas tous tes jours, allez!… Je n'ai rien pris depuis hier qu'un bout de pain dont j'ai donné la moitié à mon chien… Avec ce que vous m'avez donné, je m'en achèterai un peu pour ce soir et demain.

Tout en l'écoutant, le mendiant remuait les sous au fond de sa poche. Il les tâtait, les palpait, distinguant au toucher les gros des petits. Il en compta vingt-trois. Alors, il dit:

—Venez avec moi. Il fait trop froid ici. Je vais vous emmener manger quelque chose.

L'aveugle rougit de plaisir, et balbutia: