—C'est épouvantable!

Tout autre, à ma place, aurait exulté de joie. Un orgueil sans limites aurait inondé son coeur… Pas moi! Il se produisit en moi une chose extraordinaire… Il me sembla qu'un vide immense venait de se creuser dans ma vie, que, brusquement, tout ce qui en faisait le but, la raison, avait disparu!

Songez que pendant trente ans, toutes mes journées, toutes mes veilles avaient été hantées par ce seul problème: la guérison du cancer! Et voilà que d'un coup ma pensée ne savait plus où s'accrocher, mon activité sur quel champ se déployer!

J'avais suivi cet effroyable mal ainsi qu'un jardinier patient suit le bourgeon dont les feuilles s'entr'ouvrent insensiblement. Certes, j'avais compati aux douleurs des hommes, mais—je m'en rendais bien compte à présent—la maladie m'intéressait bien plus que le malade.

Chose horrible! J'éprouvais plus de plaisir, de volupté, à étudier le fléau qu'à le combattre!…

Maintenant, c'était fini. Envolées les heures longues et légères durant lesquelles je travaillais comme travaille un poète qui suit son rêve. Au lieu du soin de chaque jour, de l'angoisse de chaque seconde; au lieu de ces sensations du joueur qui, de loin, accompagne des yeux sur un champ de courses le galop du cheval qui porte sa fortune, au lieu de tout cela… quelques centimètres cubes de liquide sous la peau, et la guérison brutale… stupide!…

Vous n'osez plus me regarder! Vous détournez la tête… Pourtant, vous ne savez pas tout, et je veux tout vous dire.

Sa voix faiblissait. Son front se couvrait de sueur. Il demanda: «A boire!» et vida d'un trait le verre d'eau qu'on lui tendit. D'un revers de manche, il essuya ses lèvres, et reprit, parlant vite:

—Je me hâte, car il faut que j'aille jusqu'au bout. Vous tous qui êtes ici, rappelez-vous ce jour où je vous déclarai tristement: Notre expérience n'a rien donné… pas un semblant de résultat… Tout est à refaire.

Vous m'avez cru. Hélas! vous m'avez plaint, et je mentais! Ici se place l'épisode le plus effroyable de mon effroyable forfait.