Il tourna lentement la tête vers le vieillard qui, tout à l'heure, pleurait en silence:
—Ecoute, Dornoy, viens ici… viens tout près… C'est à ce moment que ta femme se mourait du cancer… ta femme, la compagne adorée de toute ta vie… celle qui avait, près de toi, traversé souriante les plus dures épreuves, et que tu chérissais par-dessus tout… Je t'ai vu chez moi, dans cette chambre, un soir, sanglotant, car tu la savais perdue, et tu disais:
—Pourquoi ai-je appris tant de choses, puisque tout ce que j'en retire aujourd'hui, c'est la certitude que nulle puissance au monde ne saurait la sauver!
En t'écoutant, des pensées diaboliques me vinrent. Je l'avais, moi, cette puissance surhumaine, je l'avais!… Mais la voix mauvaise, la hideuse voix de l'implacable curiosité scientifique, hurlait si fort à mes oreilles, que je n'entendais plus celle de ma conscience. Je luttais, cependant. Je fus sur le point de crier: «Tiens! Voilà! Prends! ta femme est sauvée!…» Tu as murmuré: «Donne-moi de ton sérum… qu'il soit dit que j'ai tout essayé…» Et, soudain, je me suis senti de marbre. Plus une fibre de mon coeur n'a tressailli, et je t'ai répondu: «A quoi bon?… Ce serait augmenter ses souffrances!…»
Tu es parti, et, quand la porte se fut fermée sur toi, je courus à mon laboratoire, et, pour être certain de ne pas succomber à la tentation, je brisai mes tubes… j'écrasai mes cultures… je déchirai tous mes papiers, afin que, moi vivant, nul ne pût retrouver la trace de ma découverte… et de mon crime. Sûr enfin que mon secret était à tout jamais enseveli, que désormais je pourrais encore suivre ce mal hideux et guetter son allure, je repris mes recherches, sur d'autres bases… de nouveau séparé du monde par l'ivresse égoïste de la recherche!
Mais—et ce fut le début de l'expiation—toujours je revenais à mon point de départ. Toujours je voyais devant moi ce que j'avais cru déchirer, et dont je n'avais rien détruit, car ma pensée ne s'en pouvait plus détacher. La recherche était sans charme pour moi, puisque à peine le problème posé, j'en trouvais la solution….
Pour la première fois de ma vie, je dus cesser tout travail!
Il prit un temps, cherchant à ressaisir sa respiration qui devenait sifflante et courte:
—Tel est mon crime, le plus effroyable des crimes, car c'est un crime contre l'humanité tout entière.
Pour que ma punition soit complète, il faut que vous sachiez ce qu'était le remède. Vous le publierez. Mais, je vous supplie, je vous ordonne de n'y pas mêler mon nom. Je ne mérite pas cette gloire.