J’ai noté exactement ceci, parce qu’en « l’éducation » dont j’ai parlé, il importerait peut-être de tenter un grand nombre d’expériences analogues, afin d’attoucher ainsi, un peu au hasard, quelque scène endormie au fond de l’âme et que cette espèce d’incantation pourrait réveiller. J’ajoute enfin un antécédent accessoire, mais dont il ne faudrait cependant pas négliger l’aide ; au reste, on verra plus loin.
En ce moment les lumières de la ville lointaine s’éteignaient comme tombaient les feuilles de la forêt automnale. En rentrant dans ma chambre après cette soirée au jardin, je pris — induit peut-être à cette idée par l’image de la fontaine, — je pris un volume de l’insolite et aquatique poète anglais, Thomas Hood, en flottant ainsi, jusque très avant dans la nuit, au fil albumineux des visions sous-marines de son admirable « Water Lady », du « Lycus the Centaur » et de « Hero and Leander ». Avant tout (et c’était sans nul doute un effet de l’opium), ce dernier poème m’attarda, à cause de la descente du malheureux Léandre à travers toute la mer, en une immersion infinie, au bras de la sirène, au milieu d’êtres muets aux yeux ronds, de plantes en jaune d’œuf, d’anémones d’aniline et de dahlias d’albumine, pendant qu’un vers monotone énumère entre les strophes les évolutions de leur passage en glauque spirale vibratile :
Down and still downwards through the dusky green.
Et tout au long de cette spirale d’eau verte, la sirène aux yeux où meurt le corps de Léandre et aux seins en bulles translucides, embrasse son involontaire amant, sur les lèvres duquel s’éteint en énormes perles le nom de Héro, jusqu’à ce qu’arrivés au fond lunaire des prairies sous-marines, la naïve vierge des mers s’étonne comme un enfant de voir le beau corps presque immobile et les yeux déjà clos, et s’agenouille à ses côtés en admirant ses derniers efforts pour échapper aux mailles bleues de l’Océan.
C’est ainsi que je m’endormis, en accueillant en mes yeux les rives hantées de la glace de la cheminée où je voyais s’enfoncer la spirale de Léandre — jusqu’au sommeil — et voici ce que je vis immédiatement après :
Sans nul préliminaire, je fus au fond d’un puits, ou du moins, je fus au fond d’une eau autour de laquelle régnait une impression de murailles, d’éminentes et étroites murailles, et je m’y noyais sans interruption, à travers un infini déroulement de transparences au milieu de ces efforts immobiles qui forment un des supplices propres aux songes et sans analogues dans la vie volontaire. En ce moment, j’étais assez près de la mort, et ici, il faut que j’explique très soigneusement un des plus singuliers phénomènes de mon rêve.
On n’ignore pas que le rêve est toujours et exclusivement « égoïste » ; et que cet égoïsme est tellement intense, aveugle et convergent, qu’il annule le passé et l’avenir au profit du moment où il règne sur l’horizon du cerveau.
En d’autres termes, tout s’actualise dans la conscience du dormeur, et il n’y a pas de rêve que l’on sache « prospectif » du « rétrospectif » au moment où il a lieu. Je remets ce principe en mémoire parce qu’il servira tout à l’heure à éclairer la situation assez embarrassée de mon esprit en cet instant : sans avoir d’ailleurs l’intention d’élucider les mouvements si spéciaux et en apparence illogiques, de l’horlogerie du cerveau durant le sommeil. Au moment où je mourais ainsi au fond de l’eau, se produisit d’abord un phénomène extrêmement anormal, et dont je n’eus l’explication que bien des années après. Était-ce un souvenir de lectures anciennes, où j’avais appris que les noyés, à l’instant de leur mort, revoient, en une espèce de miroir, leur vie entière avec ses incidents les plus minutieux ? Ou cette vision de l’existence est-elle réellement inséparable de la mort par immersion et se trouvait-elle naturellement amenée ici ? Je ne sais ; mais j’eus l’idée de cette espèce de miroir, et alors, comme l’esprit du songeur est assez semblable à celui d’un tout petit enfant, incapable d’abstraction, et en qui toute idée devient image et toute pensée se transforme en acte, j’eus immédiatement en main ce miroir même auquel j’avais songé et je me mis à y regarder attentivement.
Ici, je voudrais pouvoir exprimer mon étonnement (car le jugement demeure souvent intact pendant le sommeil, et un rêve peut paraître comique par exemple, encore que le rire n’y naisse pas toujours d’une disproportion, ou de la « relation brisée » comme dit Hello, et puisse avoir des causes plus mystérieuses), je voudrais pouvoir exprimer mon étonnement, lorsque je réfléchis à l’invraisemblable vision, « car ce miroir était à peu près vide », et cependant, en comptant mes années, il eût dû être peuplé de tristes événements ! tandis que ce n’était qu’en un de ses angles que j’aperçus quelques vagues images à moitié dissoutes en des obnubilations mobiles et d’une couleur fade. On eût dit de ces dessins que tracent les enfants, et j’y reconnus les formes embryonnaires d’un certain nombre de seins, une ronde feuille verte, un rais de lumière, un morceau de lange et une petite main de nouveau-né entr’ouverte. Tout le reste se perdait en une obscurité que je n’eus pas le loisir d’examiner, et néanmoins, il devait y avoir là bien des choses inconnues et peut-être « antérieures ». Mais au bout de mon coup d’œil le miroir s’éteignit, et mon rêve continua. Je n’insiste donc plus sur cet incident accessoire.
Levant ensuite les yeux vers l’orifice du puits, j’y entrevis, penchés, « au milieu d’un ciel orageux », un visage de femme, et en même temps un geste d’effroi où il y avait une multitude de fuites. En passant, il faut observer que, dans ce récit fait d’après des souvenirs atténués, ceci comme tout ce qui est du ressort de la raison diurne, prend nécessairement une allure logique qui n’était nullement celle du rêve, où maints événements, successifs ici, s’emmêlaient ; on sait d’ailleurs que le rêve, en apparence le plus long, dure à peine l’espace d’un battement de cœur, et n’est qu’un afflux extraordinairement bref d’aventures et d’images. Je venais à peine d’entrevoir ce geste, qu’il s’évanouit ; et je fus immédiatement imprégné de l’idée qu’une espèce de cri spécial, inconnu et incompréhensible, devait avoir accompagné cet évanouissement. Mais avant d’aller plus loin, une brève glose est à ce propos strictement nécessaire.