Je ne crois pas qu’on entende ordinairement un son en rêve, c’est-à-dire « un véritable son de rêve », et non un bruit effectif et extérieur qui, grâce à la mobilité du songe, peut parfaitement s’adapter à l’un de ses épisodes. Il me semble, au contraire, que le rêve est presque toujours « muet », et que tous ses personnages marchent, parlent et agissent au milieu d’une matière molle et singulièrement insonore. L’oreille du dormant « est déjà inutile », et il use exactement de cette invention au bord de laquelle nous attendons encore pendant le jour, et qui rendra superflues, avant peu, les découvertes assez puériles du télégraphe et du téléphone. Je veux parler de la communion des esprits ou de l’introspection réciproque de toutes les intelligences et de ce qu’on pourrait appeler la « Télépsychie », qui permettra à toute âme, à un moment donné, de communiquer avec telle autre qu’elle voudra, située n’importe où dans l’espace ou le temps, après qu’on aura retrouvé les liens qui nous unissent les uns aux autres et dont le magnétisme et la télépathie rattachent actuellement les premiers fils épars.
Ainsi, je sus, grâce à cette intuition du dormant, qu’une clameur étrange avait été poussée. Après de longues années je reconnus la nature et le sens exact de cette clameur ; mais je la donnerai plus loin, telle qu’elle m’apparut à mon réveil, et que je la notai dès le lendemain, au moment où j’ignorais tout de ma famille, de mon enfance et de mes origines. Je n’aurais du reste pas osé rapporter ce détail presque enfantin, mais significatif, si je n’étais à même de le prouver d’une manière irréfragable.
Il y eut quelque confusion dans les événements subséquents, ainsi qu’il arrive parfois aux endroits les plus importants des songes, car la raison nocturne a bien des détours ignorés. Mais je revois distinctement qu’une femme m’apparut, extraordinairement nette, à l’exception du visage, où des traits, en tout semblables à ceux d’Annie, luttaient et se mêlaient sans interruption avec d’autres traits d’une indéfinissable impression, que j’appellerai, peu approximativement, « de réticence, et à la fois implicite et virtuelle » (et ce visage, je le reconnaîtrais néanmoins sans hésitation, « mais uniquement, je pense, durant la nuit » ; au surplus, il vaut mieux ne pas approfondir ces interpénétrations d’identité dans les songes). Je me rappelle ensuite que je fus arraché à l’eau du puits par un geste analogue à celui d’Annie à la fontaine, « en considérant uniquement le reflet de ce geste, c’est-à-dire, qu’il me sembla être sauvé par un bras nu qui sortait de l’eau ». Et après une incolore lacune, je me trouvai tout à coup en plein air, sous un ciel de pluie, d’orage et de soir, et celle qui m’avait sauvé, et qui m’embrassait « en me parlant une langue que je ne comprenais plus », m’emportait le long de rues et de quais éclairés.
En cet endroit, je note une exception assez bizarre aux habitudes du songe : « c’est que je vis une partie du paysage que je traversais ». Il faut observer, en effet, que le paysage du sommeil est « presque toujours utile », en ce sens qu’il n’existe qu’autant qu’il fasse partie intégrante de l’action, et au fur et à mesure de cette action. Il est sobre en outre comme un décor de Shakspeare, et les personnages n’ont que le morceau de terrain strictement nécessaire à leurs évolutions, tandis que ces fragments d’entours indispensables accompagnent le drame pas à pas. C’est ainsi qu’en un rêve où j’étais poursuivi par une pullulation de serpents blancs, je vis s’élever successivement devant moi, les taillis, les touffes de plantes et les haies au travers desquelles je passais pour leur échapper, sans avoir une vision d’ensemble de la plaine où je fuyais. Une autre fois (mais cet exemple est néanmoins d’« une nature différente », et l’égoïsme du dormeur n’est pas « ici » la cause de l’annulation du paysage), ayant acheté un très vieux château, et ne parvenant pas — à cause de l’une de ces impossibilités arbitraires du rêve — à me rendre compte de l’étendue du domaine, je montai sur un grand arbre, pour jeter de là un coup d’œil sur le parc ; mais, à mon insu, tout le terrain s’élevait avec moi, et il me fut impossible d’apercevoir quelque chose au delà de l’avenue où j’étais. A part ceci, il peut arriver toutefois, que le paysage serve de « leitmotiv », à quelque acteur, et que celui-ci se présente avec le milieu où il se meut à l’ordinaire ; par exemple, un forgeron apparaîtra parfois avec sa forge, un malade avec son lit, un horticulteur avec sa serre, sans que ces accessoires subtils encombrent l’action ou le théâtre nocturne. Mais je doute des songes descriptifs et des sites où le dormant n’est pas mêlé, et cependant, ce que j’entrevis n’agissait pas en ce dernier épisode.
C’était un paysage comme celui qu’un homme effrayé regarde ; un ciel de cyclone où une lune se révélait par intervalles, des quais et des canaux d’eaux noires, margés d’arbres très vieux et bouleversés, des ponts-levis dressés comme des bras de terreur, de petites maisons à pignons avec des poulies aux lucarnes, une multitude de barques avec des lanternes, mais surtout (car il se peut que les précédentes apparitions aient été éveillées depuis, tandis que cette dernière est d’une inquiétante et inébranlable certitude), deux moulins noirs, l’un, aux ailes titaniques et immobiles, et l’autre, un peu en arrière, dépouillé, sombre, nu, abstrait, et sans ailes, et énormes tous deux, énormes et hauts comme des tours à l’angle de la ville, oppressaient une violente et ténébreuse touffe d’arbres extrêmement grands et anciens.
Au détour d’une rue antique, je fis un effort pour revoir encore ces deux extraordinaires témoins, et, avec ce déséquilibre des mouvements et cette absence de mesure ordinaires au sommeil, en me retournant, je heurtai le fer du lit et je m’éveillai.
En cet état spécial entre la veille et le sommeil, qui est comme l’entr’acte des songes, et où la volonté renaît un peu, j’essayai d’analyser ma vision et de la fixer ainsi dans un demi-réel, car la mémoire du sommeil est inexplicablement fugace et fragile, et tandis qu’on peut se rappeler indéfiniment et exactement telle pensée ou image, « créée pendant le jour », les images des songes, alors même qu’on a eu soin de les établir nettement au réveil, et de les acclimater ainsi dans la vie diurne, ne se laissent pas évoquer plus de deux ou trois fois, et à chacune de ces évocations elles s’affaiblissent jusqu’à confluer en une mort indistincte, comme si on les entrevoyait à travers quelque verre grossissant qui s’éloigne outre mesure. Je ne m’attarde pas à cette énigmatique anomalie de la mémoire, elle n’eut pas entièrement lieu, du reste, dans le rêve en question, et le lendemain et depuis, je pus éveiller assez minutieusement tous ses souvenirs.
Annie, ce lendemain qui était un samedi, allait rejoindre Walter à New-Haven, sans avoir eu le temps de me dire adieu. Elle devait revenir le mardi suivant, mais elle ne revint plus. Je lui écrivis ce jour même une lettre, où je lui parlais incidemment de ce rêve auquel elle me semblait si ineffablement mêlée. Je traduis littéralement de l’anglais, en omettant simplement les propos inutiles ou inefficaces. — On me pardonnera, j’espère, la gaucherie de cette traduction, car il importait de rendre « verbatim » le texte américain qui m’a été restitué et que j’ai conservé par devers moi.
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… « A propos, j’ai rêvé de toi, Annie, mais ô, d’une étrange, étrange toi ! Sache d’abord que je me noyais au fond d’un insondable puits ; alors vint une très vieille femme regarder dans le puits, en levant les bras, et en exclamant une incompréhensible phrase en fort mauvais anglais : « The kind is in the pit ! the kind is in the pit ![1] » ou une chose analogue.
[1] « Kind » en anglais, genre, espèce, ou l’adjectif : bon, bienveillant, etc.
« Qu’est cela ? — Après vint une autre femme, semblable à toi, Annie, ou du moins, une presque en tout semblable à toi, sauf quant au visage qui était bien plus triste. Alors toi, ou elle, m’as tiré de l’eau, en te penchant sur le puits comme tu fis vendredi soir à la fontaine, et tu m’emportas en tes bras (moi si grand et si lourd cependant) dans une ville que je n’avais jamais vue auparavant, et où, à droite, il y avait une vieille forêt de très hauts arbres, et au delà, deux effrayants, effrayants moulins à vent, « tels qu’il n’en existe pas ici », et dont un absolument sans ailes… »
L’enveloppe de cette lettre (elle n’adhère malheureusement pas à la lettre même, mais l’écriture est si parfaitement identique, que nul doute n’est possible), porte le timbre vert des États de l’Union. Il a été oblitéré à Boston, le 25 octobre 1880, 11. a. m. A la réception à New-Haven, un timbre humide a marqué : « New-Haven, Wharf 25/10.80. 4 n. » Je mets ces deux pièces à la disposition de ceux que cet événement psychique pourrait intéresser. J’ai été obligé d’effacer sur l’enveloppe, le nom patronymique d’Annie, et de découper l’angle gauche de la lettre, car il portait en exergue le nom entier de Mrs. W.-K., avec sa devise : « At last shut to fears » (enfin close aux peurs), que je ne me suis jamais expliquée.