Je passe à présent bien des années, des tristesses et des pièges, sans relations avec le sujet actuel, et j’arrive ainsi au moment où j’atteignis enfin ma majorité.
Vers cette époque, — j’avais quitté le morne orphelinat, et je veux désormais garder le silence sur tout ce qui concerne Mrs W.-K., — vers cette époque, je reçus de Hollande, par l’intermédiaire du recteur de cet orphelinat, un volumineux envoi, comprenant des comptes de tutelle minutieux et compliqués, les procès-verbaux des délibérations du conseil de famille, des titres de propriété et de rentes, et une foule de papiers divers et anciens.
Il était de règle, en la maison que je venais d’abandonner — afin de sauvegarder toute égalité et d’écarter tout leurre d’avenir, et à moins de quelque incident inévitable, comme ce qui eut lieu pour Walter, — de ne révéler aux orphelins quoi que ce fût, au sujet de leurs familles et de leurs antécédents.
Je fus donc singulièrement étonné, à l’examen de cet envoi, d’apprendre que j’étais Hollandais, et maître d’une fortune assez importante ; c’est plus tard seulement que je sus à la suite de quelle négligence et de quels mauvais vouloirs, j’avais été délaissé au fond du Massachusetts, mais ces détails n’ont aucun rapport avec le récit d’aujourd’hui.
J’ai dit tout à l’heure « à l’examen de cet envoi », malheureusement cet examen fut plus tardif que je n’aurais voulu. J’ignorais complètement le néerlandais, et à Salem où j’étais retourné, je me mis vainement en quête d’un traducteur. Je résolus alors d’apprendre une langue qui s’était si subitement décelée maternelle, et grâce à l’anglais, et surtout à l’allemand que je possédais, je fus à même, au bout de deux ou trois semaines, de lire assez couramment les pièces les plus importantes.
Une nuit, en feuilletant ainsi une liasse de papiers au timbre colonial de Java, je tombai, — graduellement en proie à une crise d’étonnement et d’effroi, — je tombai sur la brève et d’ailleurs très simple, mais pour moi, pour moi seul, vraiment insolite et incroyable lettre suivante, écrite de la main de ma mère, et dont l’influence a réellement et à jamais déplacé l’axe de ma vie. Je traduis mot à mot du hollandais, en omettant, comme tantôt, tout ce qui n’est pas essentiel.
Utrecht, 23 septembre 1862.
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… « Nous étions allés cette après-midi-là (très probablement le 17 septembre, d’après le contexte, qui n’est cependant pas absolument décisif) avec la cousine Meeltje et Mme van Brammen, prendre le thé chez la tante van Naslaan, et l’agneau[2] était au jardin avec Sarthe — elle l’avait laissé seul « un clin d’œil », sur le gazon ; et quand elle revint, plus d’agneau ! Elle va regarder dans le puits ; le pauvre innocent agneau était au fond ! Elle, au lieu de l’en tirer tout de suite, vint crier à notre fenêtre « ’t kind is in den put ! ’t kind is in den put ! » (l’enfant est dans le puits ! l’enfant est dans le puits !). Je saute alors par la fenêtre du salon, et je tire de l’eau le cher agneau, qui pleurait toutes les larmes de son petit cœur, et je cours tout d’une haleine jusqu’à notre maison… »
[2] « ’t Sebaapje » la petite brebis, l’agneau, terme Hollandais pour désigner les enfants, etc.
Cette lettre était adressée à mon père, alors, ainsi que je l’ai dit plus haut, « adsistent-resident » à Java. La date qu’elle porte est légalement certaine, car, à son retour de l’île, quatre mois après, avec d’autres papiers délaissés par mon père, elle fut déposée chez le notaire « Hendrik Joannes Bruis », et elle est mentionnée dans un inventaire enregistré à Utrecht le 3 février 1863.
Au soir de cet accident, où je dus la vie à l’angélique célérité de ma mère, j’étais âgé de quatre mois et neuf jours, ce qu’il m’est, naturellement, facile de prouver.