Ainsi donc, cette nuit d’octobre, j’avais communié, sans intermédiaire, avec l’invisible et l’inexplicable, et mon âme en est demeurée pâle et malade et sujette à toutes les inquiétudes et à tous les effrois. Je n’essaierai nulle élucidation aujourd’hui ; et je classe ce phénomène parmi tant d’autres, aux causes latentes, dont les lois sûres seront retrouvées quelque jour. En attendant, je veux les ignorer, comme j’ignore, par exemple, l’innombrable inconnu des pressentiments, ou pourquoi la mort, lorsqu’elle a été dans une maison, y revient inévitablement peu après. Thomas de Quincey affirme en son étude : « On the knocking at the gate in Macbeth », que l’intelligence est une faculté inférieure de l’esprit humain, et je crois qu’il faut s’en défier avant tout, en ces zones d’événements. Au reste, il vaut mieux, peut-être, ne pas y réfléchir outre mesure, de peur de délier à la fin les cavales blanches de la folie, dans ce qu’un médecin illustre appelle étrangement « le grand territoire de la substance grise ».
Mais si je crains d’approfondir cette vision, au point de vue purement objectif, je voulus entièrement me plonger dans la joie de ma peur ; et c’est pourquoi, je résolus de visiter, presque immédiatement après, le théâtre de mon rêve.
Malheureusement, d’impérieuses circonstances abrégèrent subitement mon voyage en Hollande, et il me fut impossible de séjourner à Utrecht plus de sept à huit heures.
J’y descendis aux dernières heures d’une après-midi d’hiver sombre, de nuages et de neige. En sortant de la gare de « Rhijnspoorweg », je devais être extraordinairement pâle, car j’entrevis, à mon aspect, une sorte d’hésitation et de méfiance sur le visage des employés et des passants. Après avoir traversé la place, on prend, pour se rendre en ville, la « Stationstraat ». Jusque-là rien ne m’étonna, non plus, d’abord, que sur le canal d’enceinte, nommé « Stad’s buiten gracht », qui coupe cette rue à angle droit. Mais après quelques pas le long des berges, et au bout de ce canal désormais ineffaçable et éternel pour moi, j’ai éprouvé, pour la première fois, cette espèce de soudaine et polaire pâleur de l’esprit, qui n’est heureusement réservée qu’à quelques hommes, et mon âme, déjà si souvent agitée par ce songe, chancela littéralement dans mon cœur ! En face de moi, subitement et si près que mes yeux semblaient les toucher (encore qu’en réalité ils fussent assez éloignés, car c’était un effet d’optique dû à leur disproportion), au milieu de l’irréel paysage d’une métropole de neige, sous un ciel obscurci et comme autrefois analogue à un glas, avec ses eaux engourdies entre les talus, ses barques écloses à fleur des marais morts, ses ponts-levis en mouvement le long des rues d’ouate, et pleines de maisons et de personnages muets au niveau des pignons, « je reconnaissais enfin les deux moulins à vent, effrayants et indubitables », mobiles aujourd’hui en une nuageuse trémulation d’aquarium et d’éclipse, identiques, mais plus imminents peut-être, plus funestes et plus oppresseurs de la ville et du bois ternement nuptiaux au-dessus desquels ils tournaient en envoyant de leurs épaisses ailes, des signes très tristes à une âme qu’ils attendaient patiemment depuis tant d’années !
Après l’hallucinant coup d’œil, je voulus d’abord éperdument courir vers eux, au hasard des eaux et des quais ; mais l’instinct de l’étranger m’interdit de troubler comme une pierre cette multitude malléable et stagnante qui s’étalait autour des ponts-levis ; puis en route, à mesure que j’approchais des vieux arbres du « Pardenveld », mon enthousiasme glissait le long de moi, comme un manteau de flammes, et j’éprouvais une désillusion graduelle en observant une à une de notables différences.
Je ne parlerai pas de l’aspect éclatant et pascal des entours d’aujourd’hui, qui avait remplacé l’aspect si néfaste et comme « à travers des glaces obscurcies » d’autrefois, ni des ailes qui viraient actuellement dans le ciel du second moulin, jadis si immobile, et dont la présence avait mis un malaise en mon coup d’œil, mais le premier des géants noirs, celui que j’avais toujours vu le plus exactement, me semblait incomparablement plus élevé qu’en ma nuit d’octobre, « comme s’il avait grandi plus vite que les arbres », ou qu’un insolite événement eût troublé ses proportions, par rapport à la ville, et je voulus immédiatement examiner cette infidélité.
Je gravis le grand tertre à la cime duquel il s’épanouissait et je vis que cette énorme tour n’avait pas de porte, ni aucune ouverture, à l’exception, vers le haut, d’une étroite fenêtre déjà éclairée. Après avoir hélé longtemps en vain, à la longue, un visage de jeune fille, anormalement vaste et aux allures inexplicables, et cependant virginâtrement hollandaise, se pencha en révulsant ainsi une chevelure presque blanche qui coulait le long du moulin, mais à chacun de mes cris, elle se mettait muettement un doigt sur la bouche ; et je n’en pus rien obtenir.
Aux explications d’un paysan, je compris enfin, péniblement, que la porte était au bas du tertre, et que le meunier habitait seul le moulin avec sa petite-fille hydrocéphale. J’y allai frapper, mais comme je parlais un hollandais encore inintelligible, et sans doute aussi parce que j’avais l’air las, maladif et anxieux, l’homme m’écouta avec méfiance par l’entrebâillement de la porte et je ne recueillis aucun éclaircissement. Toutefois, en jetant un dernier coup d’œil sur la tour, j’ai noté un détail qui explique peut-être la disproportion observée : « c’est que les briques s’étendant depuis la toiture jusqu’à la petite fenêtre, semblaient plus rouges et par conséquent plus récentes que les autres ». Malheureusement, il faisait déjà nuit, et ceci n’est qu’une allégation incertaine.
Ensuite, j’allai vers le second moulin, afin d’apprendre à quelle époque on avait rétabli les ailes ; mais il avait cessé de tourner depuis un quart d’heure et semblait absolument désert. Cependant, on m’affirma assez évasivement, en une « Taperij » ou auberge voisine, que les ailes actuelles existaient depuis une vingtaine d’années.
Il fallut me contenter de ces renseignements incomplets ; et je voulus, en dernier lieu, éclairer une autre obscurité. On n’a pas oublié que le premier visage à l’orifice du puits « m’avait apparu dans un ciel orageux » et que toute ma fuite avait traversé un paysage entièrement bouleversé par la tempête ; or, selon la lettre de ma mère, j’étais au jardin au moment où l’accident eut lieu. Il y avait là une anomalie qu’il fallait indispensablement s’expliquer. Grâce à d’exactes indications de l’inventaire, je savais que la maison « de la tante van Naslaan », en laquelle j’avais eu une part de propriété indivise, était située au no 33 de l’« Oude Gracht ». Par malheur, la soirée était fort avancée, et la maison habitée par deux vieilles dames, en train de prendre le thé, qui n’entendirent rien à mes interrogations, d’ailleurs timides et maladroites, et me répondirent avec inquiétude, en verrouillant la porte, que leur demeure n’était pas à louer.