Of this at least I feeld assured that there is not such thing as « forgetting » possible to the mind.

Thomas de Quincey.

ONIROLOGIE

Je descends d’une vieille famille hollandaise. Mon père était ce qu’on appelle en néerlandais « Adsistent-Resident » de Lebak en l’île de Java. J’ignore tout de sa vie et de ses aventures, à l’exception de ses démêlés, célèbres à cette époque, avec le Régent indigène : « Radhen Adhipatti Karta Natta Negara », dont j’ai lu, bien des soirs, le bizarre et tranquille récit dans les collections du « Javasche Courant » et du « Nieuws van den Dag » d’Amsterdam. Il était allé aux colonies avec ma grand’mère et y mourut lorsque je n’avais pas encore atteint ma deuxième année.

Ma mère, — une faible et pâle Anglaise que l’amour avait exilée en Hollande, — (j’ai recherché et appris tout ceci depuis l’inquiétante aventure), ma mère était restée à Utrecht, où nous habitions une étroite demeure sur le « Singel », ou canal d’enceinte, du côté du « Pardenveld ». Elle mourut peu de mois après mon père et peut-être à la suite même de l’accident qui a eu pour moi d’aussi troublantes émersions. J’étais alors l’enfant aux yeux clos et la pauvre âme endormie des grands espaces blancs et des limbes de la vie, en sorte que je n’ai « naturellement » (j’emploie « naturellement » au sens strict et ordinaire du mot), conservé aucun souvenir de ces jours où des visages amis s’éteignaient à jamais autour de moi.

Ensuite, et bien longtemps après, au réveil de cette immobile nuit de l’enfance, je m’entrevois en une vieille maison de la vieille et américaine Salem, et en face d’un oncle puritain, extraordinairement gros, pâle et taciturne. Enfin, cet oncle lui-même, « que je n’entendis jamais prononcer un seul mot et que je ne revis jamais plus », disparaît à son tour, sans autre souvenir que celui de son vague corps énorme en cette maison de bois verdi par les ans et si extrêmement, si insolitement petite, qu’il semblait la surcharger et en déborder comme un être d’autrefois, lorsqu’il se penchait des journées entières aux fenêtres ouvertes sur un sombre et humide jardin où j’errais seul. Ainsi, sans liens dans un passé presque inconsistant encore, sans visage et sans mains de femmes autour de mon enfance, je me vis, sachant à peine me tenir debout, au milieu d’une cour entourée des hauts bâtiments de pierre d’un antique orphelinat oublié au fond d’une immémoriale forêt du Massachusetts. Et maintenant j’arrive à des jours dont je me souviens trop nettement, et à des années sans issues, de tristesses et d’abandons sans horizons, entre ces moroses et mornes descendants des puritains d’Isaac Johnson, enfants au sourire blanchâtre et aux yeux obliques, égarés en ces dortoirs aux alcôves noires et voûtées sous l’effroi de cet édifice si souvent environné d’orages. Mais j’aime mieux ne plus me souvenir. Ici d’ailleurs finissent les antécédents nécessaires mais lointains, et il faut à présent examiner plus minutieusement les circonstances qui ont immédiatement précédé l’anormal incident et l’énigme dont les ailes ont laissé pour longtemps leurs ombres sur mon âme.

Entre tous ces enfants aux vêtements si lugubres qui habitaient avec moi ce terne orphelinat américain ; entre tous ces enfants presque muets, une pauvre âme affligée et affaiblie avait seule attiédi mon abandon. J’ai son cher nom sur mes lèvres, et son image en l’âme de mon âme ; mais on comprendra peut-être, et tout à l’heure, pour quelles tristes raisons il m’est impossible de le révéler ici. Je ne dirai même pas ce nom à ceux qui voudraient se donner la peine de faire une enquête sur l’authenticité de cette histoire, et à moins que mon malheureux ami ne parle lui-même, nul ne le saura jamais.

A cette époque, j’avais un peu plus de dix-huit ans, et mon unique ami — je l’appellerai Walter ici, ce nom d’ailleurs se rapproche un peu de son nom véritable, — mon unique et mélancolique ami avait environ le même âge. J’étais alors un pauvre être maladif et extraordinairement émacié sous l’ennui sans interstices de cette vie claustrale, et je souffrais de troubles nerveux, qui faisaient de mes nuits une trame de douleurs. Malgré mes plaintes, l’austère et malveillant médecin de la maison me laissait sans remèdes ; mais à la longue, mes maîtres s’inquiétèrent un peu, et s’ingénièrent à imaginer quelque distraction à mon mal. Le pauvre Walter vint alors à mon aide. Walter avait une tante, Mrs W.-K., qui occupait un éclatant cottage aux environs de Boston, et non loin de la mer ; et il obtint un soir l’autorisation de m’emmener chez elle. Il y avait plus de quinze ans que je n’avais franchi le seuil de la grande porte dont les battants s’ouvraient sur la vallée, et je n’oublierai plus cette soirée. A notre arrivée, Mrs W.-K. me reçut sans arrière-pensée apparente ; nous ignorons d’ailleurs, en ce moment, les anormales occupations et les desseins étranges de cette femme, et il vaut mieux que ceux qui écoutent ceci les ignorent également.

Il y avait déjà bien des jours que je m’attardais en cette hospitalité maternelle dont je ne savais pas « alors » les dangers, et aux encouragements de ceux qui m’entouraient, je prenais un peu d’opium aux dernières heures des après-midi, parfois douloureuses de cet octobre inoubliable. Maintenant, il faut que j’énumère très méticuleusement tous les détails de la soirée et de la nuit de l’incident, car plusieurs d’entre eux pourraient avoir une importance spéciale, au point de vue de l’explication et de l’« éducation » du phénomène, encore qu’il soit triste d’avoir à s’arrêter en d’aussi obscurs intervalles de l’événement.

Un soir, après l’heure du thé, j’étais en cet état de béatitude invisible et subtile que s’imagineront seuls les mangeurs d’opium. Mrs W.-K. vers laquelle je me retournais parfois, comme on se retourne vers un pas dans une rue déserte, Mrs W.-K., accoudée sous les tilleuls de la terrasse, regardait s’allumer les étoiles sur la ville américaine. Walter était absent, et j’étais allé avec Annie, l’unique enfant de la tante de Walter, au fond du jardin, où il y avait un bois ancien, profond et obscur ; un bois où l’on pouvait s’attendre à mainte aventure et si vieux, que nous avions l’habitude d’y parler à voix basse. Après avoir suivi de lointaines musiques éparses en ce bois comme des fils de soie multicolore, nous nous assîmes là ; et à présent, lequel des incidents de ce soir influa sur ma nuit ? Fut-ce ce bassin de marbre avec sa fontaine aux reflets de tilleuls ? ou les arbres, extraordinaires à travers ma mémoire, et auxquels Annie appliquait un mot : « Verdurous gloom », qui semblait les mettre sous verre ? ou la lune, sur l’Atlantique, semblable à une fleur muette ? ou tout ce bois hanté de triste avenir ? ou fut-ce, avant tout, le départ prochain d’Annie, un départ déjà sans retour, et dont ses frêles mains aux gants de ténèbres, semblaient m’avertir comme d’un mal entre le mal qu’on allait me vouloir ? ou fut-ce, enfin, un anneau d’or, qu’elle laissa choir dans le bassin où elle éveilla une autre et étrange elle-même en le reprenant à travers l’eau froide ? Savait-elle quelque chose ? Je ne sais, je ne sais, je ne saurai jamais, car à présent tant de terre et d’années sont sur elle !